Incarner le changement

Les jeunes démocrates se sentent plus inspirés par une Alexandria Ocasio-Cortez, qui siège à la Chambre des représentants, que par les anciens présidents.
Photo: Kathy Willens Associated Press Les jeunes démocrates se sentent plus inspirés par une Alexandria Ocasio-Cortez, qui siège à la Chambre des représentants, que par les anciens présidents.

Comme à Montréal, il y a un parc du Père-Marquette à Milwaukee où, jeudi matin, Rick Kemp, la mi-vingtaine, s’était arrêté, avec son vélo, au cœur d’une ville largement dépourvue de ses passants, malgré la convention nationale démocrate qui, depuis lundi, est orchestrée de manière virtuelle depuis le Convention Center, à deux rues de là.

Il a dit qu’il était démocrate, mais qu’il n’avait jamais encore voté. Il a affirmé qu’il allait le faire cette année, « parce qu’on ne peut pas lui donner quatre années de plus », a-t-il précisé sans jamais nommer Donald Trump. Mais il s’est aussi dit pas « très interpellé » par les premiers jours de cette grand-messe politique démocrate principalement télévisée. COVID-19 oblige.

« Vous avez vu, a dit le jeune homme, étudiant en sciences sociales. On nous ressort les mêmes vieux du parti. Bill Clinton. Hillary. John Kerry. Barack Obama. Même Jimmy Carter. Ce n’est pas ce que ma génération a envie d’entendre. Mardi soir, Alexandria Ocasio-Cortez (jeune figure montante au sein du parti) n’a même pas eu une minute pour parler. Et en plus, c’était juste pour soutenir la candidature de Bernie Sanders pour un vote dont le résultat était connu d’avance. »

Dans la métropole du Wisconsin, la convention nationale démocrate n’a malheureusement pas déplacé les foules cette année. Mais elle fait souffler depuis quelques jours, sur les écrans et en ligne, un petit vent de mécontentement dans certaines franges de la jeunesse démocrate qui déplore le manque de place que l’événement fait aux figures progressives qui les inspirent. « Le Parti démocrate ne comprend pas que Bill Clinton n’interpelle pas les électeurs dont il a besoin : les jeunes », a résumé mercredi Angela Rye, ex-directrice du groupe parlementaire des Afro-Américains au Congrès, sur les ondes de CNN. « Ce que nous avons vu, c’est la vieille garde de la politique démocrate », a déploré dans les pages du Washington Post Joseph Mullen, 18 ans, délégué de Bernie Sanders qui, en mai dernier, a lancé une coalition de jeunes délégués du parti qui cherchent à faire entrer du sang neuf au sein des démocrates en vue de soutenir une candidature éventuelle d’Alexandria Ocasio-Cortez à la présidentielle de 2024.

Le Parti démocrate ne comprend pas que Bill Clinton n’interpelle pas les électeurs dont il a besoin: les jeunes

Depuis la Pennsylvanie, où il dirige le McCourtney Institute for Democracy, un influent centre de recherche de l’université de l’État, Christopher Beem dit comprendre la critique. Mais il cherche aussi à la relativiser. « Oui, peu de jeunes progressistes sont au programme, a-t-il dit en entrevue au Devoir. Mais les démocrates savent qui regarde. Le public des conventions est toujours plus âgé que l’Américain moyen. Ils veulent donc profiter de cette occasion pour faire passer certains de ces Américains plus âgés, peut-être plus conservateurs, dans le camp de Biden. »

Un chemin délicat

Le pari est risqué, puisqu’il a le potentiel de faire persister au sein de la jeunesse l’image d’un parti qui roule toujours sur ses vieilles idées. « Les jeunes démocrates veulent des changements substantiels dans les politiques et les institutions », concède Paul Nolette, directeur du Département de science politique de l’Université Marquette, à Milwaukee. L’approche du Parti démocrate emprunte à la campagne de Warren Harding il y a cent ans, en appelant à un « retour à la normale ». Ce cadrage, s’il risque de perdre les jeunes, peut être toutefois efficace pour Joe Biden, un politicien très conventionnel. Après les quatre dernières années de Trump, les électeurs pourraient préférer ce conventionnel après avoir compris que l’approche perturbatrice de Trump n’a finalement pas été efficace. »

La quête des uns peut se faire sans nuire à l’appui des autres, les jeunes, estime pour sa part le stratège démocrate Patrick Guarasci. « Les nombreuses voix qui forment la très grande maison du Parti démocrate ont été réunies jusqu’à maintenant par la convention, dit-il. Joe Biden n’est pas la voix du statu quo. Il demande aux électeurs de se lever pour soutenir une Amérique meilleure qui fonctionne pour tous. Pas seulement les gens qui portent des casquettes MAGA [Make America Great Again, le slogan de Donald Trump]. » Ce que les jeunes progressistes réclament aussi.

Mercredi soir, d’ailleurs, la convention démocrate ne les a pas oubliés, en consacrant de longs segments de sa programmation aux plans de Joe Biden en matière de lutte contre la prolifération des armes à feu et de lutte contre les changements climatiques, des thèmes qui le rapprochent de la jeunesse américaine, largement mobilisée contre l’inertie des vieux partis sur ces grandes questions de société. La chanteuse Billie Eilish était également présente ce troisième soir pour rappeler que « le silence n’était pas une option », en novembre prochain.

Un programme rassembleur

« Si Joe Biden devait mettre en œuvre sa plateforme, vous verriez un accès élargi aux soins de santé et à une couverture médicale pour tous, un meilleur accès à l’enseignement supérieur, des aides pour les villes, pour la classe ouvrière et pour la classe moyenne, des avancées significatives en matière environnementale, dit M. Guarasci. Ce sont des changements radicaux qu’il propose. »

Dans les rues vides de Milwaukee, Jane Mulroy, une exploitante agricole du nord du Wisconsin, était descendue mercredi en ville pour manifester, déguisée en Miss Liberty, juste devant le Convention Center, et pour espérer ces changements, tout comme les jeunes qui, selon elle, ne sont pas délaissés par la convention démocrate. « La convention fait un bon travail sur les réseaux sociaux, a assuré la jeune quarantenaire. Je crois que les jeunes sont massivement interpellés par cette élection. Ça se passe sur Internet pour eux. Mais ils ont compris que l’enjeu était crucial cette année, pas juste pour eux, mais pour tout le monde. »

Sur les ondes de la radio NPR, Joaquin Castro, président du Groupe parlementaire des Latino-Américains au Congrès et député du Texas à la Chambre des représentants, assurait d’ailleurs cette semaine que « les jeunes électeurs latinos », un électorat d’ordinaire difficile à atteindre, iraient « voter massivement cette année, parce qu’ils savent que Donald Trump veut ruiner leur avenir ».

Jane Mulroy, elle, croit aussi que son avenir est en jeu. « Notre ferme est une entreprise familiale depuis quatre générations. Et je doute que l’on se rende jusqu’à une cinquième. Pour sortir de la crise actuelle, le gouvernement fédéral nous a fait un chèque de 37 $. Et on doit payer des impôts dessus. » Elle a dit aussi prier pour que Joe Biden et Kamala Harris remportent le scrutin de novembre prochain. « Si les républicains gagnent, je n’aurais pas d’autres choix que de changer la couleur de ma robe [son déguisement de Miss Liberty] en noir, parce que les États-Unis vont alors mourir », conclut-elle.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Steve Bannon accusé d’avoir détourné de l’argent destiné au mur avec le Mexique

Steve Bannon aurait détourné des centaines de milliers de dollars destinés à soutenir le projet emblématique de la présidence Trump pour ériger un mur à la frontière mexicaine. Bannon, ex-conseiller du président américain, a été inculpé et arrêté jeudi, une mauvaise nouvelle pour Donald Trump en pleine campagne pour sa réélection. Celui qui fut l’un des architectes de la campagne présidentielle du magnat new-yorkais en 2016 est accusé — avec trois autres responsables de la page « We Build the Wall » (« Nous construisons le mur ») de la plateforme de financement participatif GoFundMe — d’avoir détourné des centaines de milliers de dollars pour des « dépenses personnelles », a indiqué la procureure fédérale de Manhattan, Audrey Strauss, dans un communiqué. Steve Bannon, 66 ans, a plaidé non coupable jeudi après-midi, par vidéoconférence devant un juge fédéral de Manhattan, des deux chefs d’accusation retenus contre lui, fraude et blanchiment d’argent, selon plusieurs médias américains. Le juge a décidé de le relâcher moyennant 5 millions de dollars de caution en attendant son procès, ont-ils précisé.

Agence France-Presse