Le virus de la surdose

Selon une analyse interne de la Maison-Blanche, le nombre de décès par surdose a augmenté de 11,4% au cours des quatre premiers mois de l’année.
Photo: iStock Selon une analyse interne de la Maison-Blanche, le nombre de décès par surdose a augmenté de 11,4% au cours des quatre premiers mois de l’année.

Avec 71 000 morts de surdoses l’an dernier, les États-Unis battent un nouveau record. En cause : l’explosion des décès liés au fentanyl, un puissant opiacé synthétique. Et la pandémie de COVID-19 pourrait encore aggraver la situation.

Une épidémie peut en cacher une autre. Alors que les États-Unis demeurent englués dans une interminable première vague de coronavirus, qui a fait plus de 137 000 morts, le pays a également enregistré en 2019 un nombre record de surdoses. Selon les dernières statistiques préliminaires publiées mercredi soir par le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), près de 71 000 personnes ont succombé l’an dernier à une surconsommation de drogue. Soit environ un décès toutes les sept minutes.

Le précédent record, enregistré en 2017, s’élevait à 70 237 morts. Entre-temps, l’année 2018 avait été marquée par un léger recul (–4,6 %), une première en près de trois décennies, qui avait fait souffler un vent d’optimisme à Washington. « Grâce à un engagement inébranlable, nous sommes en train d’endiguer l’épidémie d’opiacés », se félicitait ainsi Donald Trump début février, dans son discours sur l’état de l’Union. Lors de sa campagne de 2016, le président américain avait promis de s’attaquer à cette crise née de la surprescription de puissants médicaments antidouleur, dont le tristement célèbre OxyContin du laboratoire Purdue Pharma. Une crise d’une telle ampleur qu’elle a fait reculer trois ans de suite l’espérance de vie aux États-Unis. Amorcé en 2018, l’espoir d’un déclin durable aura donc été de courte durée.

Signe que le rebond des surdoses n’épargne aucune région du pays, 37 des 50 États américains — ainsi que le District de Columbia, où se trouve la capitale Washington — ont enregistré l’an dernier une hausse des décès. Dans une douzaine d’entre eux, elle dépasse même les 15 %. Les États les plus touchés sont le Dakota du Sud (+54 %) et du Nord (+31 %), suivis de l’Alaska (+26,7 %) et de l’Iowa (+26,4 %). En valeur absolue, les trois États ayant enregistré le plus grand nombre de décès sont la Californie (6518 morts), la Floride (5526 morts) et la Pennsylvanie (4520 morts).

Le combat contre « l’Obamacare »

Les chiffres préliminaires du CDC confirment la tendance observée ces dernières années : l’augmentation des surdoses est due principalement aux décès liés au fentanyl. Cet opiacé synthétique de 50 à 100 fois plus puissant que la morphine, souvent présent dans des comprimés de contrebande fabriqués notamment au Mexique, est devenu en 2016 la drogue la plus mortelle aux États-Unis. Cette année-là, elle avait tué le chanteur Prince et environ 18 000 personnes, contre moins de 1700 cinq ans plus tôt. Depuis, la progression est continue : environ31 000 morts en 2018 et près de 37 000 l’année dernière.

À l’automne 2017, Donald Trump avait élevé la crise des opiacés au rang « d’urgence de santé publique ». Un an plus tard, une loi de 660 pages était adoptée pour faciliter notamment l’accès aux traitements de substitution, comme la méthadone, et durcir les contrôles postaux pour freiner l’importation de fentanyl, notamment en provenance de Chine. Le Congrès américain a en outre débloqué plusieurs milliards de dollars pour aider les États à financer des services de désintoxication, de traitement et de prévention.

Mais dans le même temps, l’administration Trump a continué de combattre en justice l’Affordable Care Act (ACA), la grande réforme de la santé de Barack Obama. Or, d’après une étude publiée en 2017 dans la revue médicale Health Affairs, l’extension de Medicaid, l’assurance maladie pour les plus modestes, l’une des mesures phares de l’ACA, a permis à 1,2 million d’Américains toxicomanes de bénéficier d’une prise en charge de leur dépendance.

Isolement, chômage, dépression

Dans un communiqué publié mercredi, le secrétaire adjoint à la Santé, Brett Giroir, a reconnu que les chiffres de 2019 constituaient une « tendance très inquiétante ». D’autant plus inquiétante, d’ailleurs, que les premières statistiques de 2020 font redouter un nouveau record. Selon une analyse interne de la Maison-Blanche, relayée fin juin par Politico, le nombre de décès par surdose a augmenté de 11,4 % au cours des quatre premiers mois de l’année. Une tendance confirmée par des statistiques locales : les décès liés à la drogue ont ainsi bondi de 17 % dans le New Jersey au premier semestre et de 30 % dans le Colorado au premier trimestre, rapporte le New York Times.

Surtout, les experts craignent que l’épidémie de coronavirus et ses conséquences socio-économiques (quarantaine, isolement, chômage, dépression) provoquent une hausse de la consommation de drogue, et donc des surdoses. « La pandémie de COVID-19 […] pourrait considérablement affecter la santé mentale de notre nation et accroîtrele risque de consommation de drogues », a admis mercredi Brett Giroir. La consommation d’alcool et les suicides, autre fléau qui frappe les États-Unis, pourraient également augmenter. Avec, en ligne de mire, dans le pays le plus riche du monde : une nouvelle vague de « morts du désespoir », baptisés ainsi en 2015 par les économistes Anne Case et Angus Deaton.

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