«Un parrain à la Maison-Blanche»: comme des liaisons dangereuses

Le passage par la case «corruption» a été inévitable pour Donald Trump, qui a sauté dessus à pieds joints, raconte le journaliste d’enquête dans son livre.
Photo: Pablo Martinez Monsivais Associated Press Le passage par la case «corruption» a été inévitable pour Donald Trump, qui a sauté dessus à pieds joints, raconte le journaliste d’enquête dans son livre.

La révélation n’a pas fait grand bruit au début de l’été, et pourtant… Selon un ancien espion des services secrets britanniques, le Kremlin aurait une « emprise probable » sur Donald Trump et sa famille, une compromission que la Russie a planifiée pendant plus de cinq ans, a révélé Christopher Steele en 2018 devant la Commission du renseignement et de la sécurité du Parlement britannique.

Cette liaison dangereuse a alimenté, deux ans plus tôt, une campagne d’influence orchestrée par ce pays en vue de faire gagner l’élection présidentielle au milliardaire américain, a-t-il expliqué en ajoutant que Theresa May et Boris Johnson ont décidé de fermer les yeux sur ces allégations sérieuses portées par un élément solide du MI6, afin de ne pas déplaire au président américain.

Et tout ça, bien sûr, n’étonne pas le journaliste français Fabrizio Calvi, qui enquête depuis des années sur la corruption, les compromissions des pouvoirs et la criminalité organisée. Il est l’auteur du livre Un parrain à la Maison-Blanche (Albin Michel), qui paraît aujourd’hui au Québec. « D’anciens chefs de la CIA à qui j’ai parlé estiment aussi que Donald Trump est un “actif” des services secrets russes », dit l’homme contacté par Skype. Le Devoir l’a joint la semaine dernière au Maroc, où il était de passage. « Sa politique étrangère favorise les Russes depuis le début de son arrivée à la Maison-Blanche. Il a réussi à les faire entrer en Amérique latine par le Venezuela. Il a appuyé le Brexit, financé en partie par le Kremlin pour stimuler l’explosion de l’Europe et de l’OTAN. Il veut retirer les troupes américaines d’Allemagne. Il est d’une complaisance stupéfiante avec Poutine. Et il ne s’en cache même pas. »

Depuis la victoire de Donald Trump en 2016 face à Hillary Clinton, les qualificatifs ne manquent pas pour décrire l’ex-vedette de la téléréalité et magnat de l’immobilier devenu l’homme le plus puissant du monde. Mais pour Fabrizio Calvi, ce sont sans doute les adjectifs « pourri » ou « véreux » qui lui iraient le mieux, en raison de ses liens étroits avec des personnages les plus maléfiques et les plus mafieux, des États-Unis comme d’ailleurs, démontre-t-il dans cette enquête à charge contre ce président sans scrupules, qui doit sa carrière et son influence au crime organisé.

Une compromission profonde

« Les liens entre la mafia et les présidents américains ont toujours été là, dit l’essayiste. Joseph Kennedy, le père de JFK, travaillait pour elle. C’est la mafia de Chicago qui a fait gagner son fils John Fitzgerald. Le financement des campagnes de Nixon, de Reagan, de Bush ou de Clinton a profité des largesses de la mafia. Mais ces alliances étaient ponctuelles. Dans le cas de Trump, on est face à une relation beaucoup plus profonde, plus structurée et surtout plus durable. »

En effet, pour œuvrer dans l’immobilier à New York à la fin des années 1970, le passage par la case « corruption » a été inévitable pour Donald Trump, qui a sauté dessus à pieds joints, raconte le journaliste d’enquête dans son livre. « Sa première affaire lui a été amenée en 1976 par l’avocat de la mafia Roy Cohn, dit-il. On lui a proposé d’être l’homme de paille du parrain Meyer Lansky, un des fondateurs de la mafia américaine, pour l’achat d’un hôtel de Miami. La transaction n’a pas eu lieu, mais Trump n’a jamais nié en avoir été un pion. »

L’empire immobilier de Trump s’est construit en parfaite harmonie avec les intérêts de la mafia, qui contrôlait alors les syndicats, le transport et l’accès aux matériaux. Dans la Trump Tower, John Cody, le chef des Teamsters et figure du monde interlope de l’époque, va mettre la main sur trois appartements de luxe, simplement pour bien faire rouler les affaires du futur président. Comme on dit dans le milieu.

« Sa relation avec la mafia russe commence à cette époque », dit M. Calvi, alors que Trump se rapproche de Tamir Sapir, un grossiste en produits électroniques, qui fournira les téléviseurs des 200 chambres du Grand Hyatt de Trump. L’homme est un immigrant russe. Il fera l’entremetteur et facilitera par la suite l’accès aux mafieux de sa terre natale aux appartements de Donald Trump afin de blanchir de l’argent. Dans la seule tour Trump de New York, 1300 ventes suspectes ont été découvertes par le FBI, raconte M. Calvi dans son livre. Les propriétés que le magnat possède ailleurs en ville, comme ses casinos d’Atlantic City, auront la même utilité. Une collaboration coûteuse pour Trump, qui a fait face à quatre faillites.

Attirance pour le mal

« Quand il arrive à la Maison-Blanche, il a une dette de plus de 2 milliards de dollars, dit l’auteur. Et c’est la mafia russe, liée aux services secrets russes, qui l’aide à se renflouer », ajoute-t-il. Ça se joue par l’entremise de la Deutsche Bank et d’un prêt « souscrit par une banque d’État russe dirigée par un ami de Poutine. Jamais un président n’a été aussi redevable au crime organisé », et jamais un homme aussi compromis n’aura été aussi épargné par la justice. Y compris après avoir bafoué les lois environnementales de son pays en faisant décontaminer un immeuble plein d’amiante de Manhattan dans les années 80 par des ouvriers polonais embauchés illégalement et en se débarrassant des déchets dans l’Hudson.

« Il a fait du blanchiment à grande échelle et il s’en est toujours sorti, dit M. Calvi. Parce que c’est un guerrier, un combattant toujours en guerre. C’est comme ça qu’il a survécu à 40 ans de collusion, de corruption avec la mafia. Il veut gagner. Et il a été à bonne école avec des figures clés de la mafia pour toujours y arriver. Ce n’est pas un homme d’affaires ordinaire. Un de ses amis disait de lui qu’il ne voulait pas faire de l’argent pour faire de l’argent  ça ne l’intéresse pas. Il veut avoir une sensation de danger. Il veut franchir la ligne continue. Il faut qu’il vole quelque chose. »

Un état d’esprit qui place l’occupant de la Maison-Blanche dans une posture forcément inquiétante pour la démocratie alors qu’il va chercher à être réélu en novembre prochain. « S’il devait y arriver, les choses continueraient comme aujourd’hui, dit l’essayiste, sans doute en pire. Trump se croit tout permis, il se sent protégé. Il y a un sentiment d’impunité étonnant dans ce bonhomme, qui profite au final d’un système américain qui n’a, lui aussi, jamais été aussi corrompu. »

« Les gens appellent cette présidence un reality show », a dit un jour l’humoriste Bill Maher sur HBO. Les propos sont rapportés dans le livre. « C’est plutôt un film de Scorsese. Tout ce que fait Trump est modelé sur la mafia. […] Il ressemble tellement à un Don que son nom est littéralement Don. » Président Don.

À voir en vidéo

Un parrain à la Maison-Blanche

Fabrizio Calvi, Albin Michel, 2020, 300 pages