Les commémorations de la fin de l’esclavage sous haute tension

Les commémorations revêtent cette année un caractère particulier, plusieurs drames, comme la mort de George Floyd, ayant forcé le pays à faire son examen de conscience sur le racisme qui a marqué son passé et imprègne encore aujourd’hui la société.
Photo: Andrew Caballero-Reynolds Agence France-Presse Les commémorations revêtent cette année un caractère particulier, plusieurs drames, comme la mort de George Floyd, ayant forcé le pays à faire son examen de conscience sur le racisme qui a marqué son passé et imprègne encore aujourd’hui la société.

Violences policières, racisme au quotidien, passé ségrégationniste : les États-Unis commémoraient vendredi l’abolition de l’esclavage en pleine période de tensions et de prise de conscience des discriminations persistantes subies par la communauté noire. Des milliers de personnes étaient attendues lors des multiples manifestations prévues de New York à Los Angeles pour le 155e anniversaire du « Juneteenth » (contraction de « juin » et de « 19 » en anglais), ce jour de 1865 où les esclaves de Galveston, au Texas, ont appris qu’ils étaient désormais libres.

Vendredi matin, plusieurs rues du centre-ville de Washington étaient fermées à la circulation, et une forte présence policière était déployée près de la Maison-Blanche, sur la nouvellement baptisée Black Lives Matter Plaza, où les manifestants devaient converger dans la journée, ont constaté des journalistes de l’AFP. Les commémorations revêtent cette année un caractère particulier, plusieurs drames ayant forcé le pays à faire son examen de conscience sur le racisme qui a marqué son passé et imprègne encore aujourd’hui la société.

La façon dont mon frère a été torturé et tué devant une caméra est la façon dont les personnes noires sont traitées par la police en Amérique

 

George Floyd, Afro-Américain de 46 ans devenu un symbole, a été asphyxié par un policier blanc lors de son arrestation fin mai à Minneapolis. Il a succombé après être resté plus de huit minutes sous le genou de Derek Chauvin, à qui il répétait : « Je ne peux pas respirer ». La diffusion de la scène, filmée par des passants dans son intégralité, a provoqué une onde de choc dans le pays et des manifestations monstres, parfois émaillées de violences et de pillages, pour dénoncer les injustices raciales. « La triste vérité, c’est que ce n’est pas un cas unique », expliquait le frère de George Floyd, Philonise, lors d’une réunion sur le racisme au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU à Genève. « La façon dont mon frère a été torturé et tué devant une caméra est la façon dont les personnes noires sont traitées par la police en Amérique. »

À Atlanta, un autre fait divers le 12 juin a provoqué la colère : un policier blanc a tué de deux balles dans le dos Rayshard Brooks, un Afro-Américain qui tentait, un Taser à la main, d’échapper à son arrestation pour ébriété. Commeà Minneapolis, le policier en cause a été limogé puis inculpé de meurtre. Et vendredi, le maire de Louisville, dans le centre des États-Unis, a annoncé le licenciement d’un agent impliqué dans la mort de Breonna Taylor, une femme noire tuée par la police dans son appartement en mars. Il s’agit de la première sanction depuis la mort de Mme Taylor, une infirmière de 26 ans qui se trouvait chez elle avec son compagnon lorsque trois policiers ont, sans prévenir, enfoncé sa porte, selon l’avocat de la famille. Les agents, munis d’un mandat de perquisition, agissaient dans le cadre d’un avis de recherche erroné concernant un suspect qui n’habitait plus l’immeuble et qui était déjà détenu. Ils ont atteint la jeune femme d’au moins huit balles, d’après l’avocat.

« Inimaginable injustice »

Même s’il a dénoncé les morts de George Floyd et de Rayshard Brooks, Donald Trump a raté l’occasion de se présenter en président rassembleur et s’en est plutôt pris aux manifestants. Le milliardaire républicain a même mis de l’huile sur le feu en programmant le jour du « Juneteenth » à Tulsa, dans l’Oklahoma, un grand rassemblement de campagne pour sa réélection en novembre. La ville reste hantée par le souvenir d’une des pires émeutes raciales de l’histoire, où jusqu’à 300 Afro-Américains ont été massacrés par une foule blanche, en 1921. Ce choix a été dénoncé comme une provocation, forçant M. Trump à reporter le rassemblement au lendemain. La ville a décrété un couvre-feu de jeudi soir à samedi matin, puis dans la nuit de samedi à dimanche dans le périmètre où le président fera son discours par crainte de débordements, mais le président a finalement obtenu son annulation.

Le président a diffusé vendredi un message de sympathie à l’adresse de la communauté noire américaine pour « Juneteenth », dénonçant « l’injustice inimaginable de l’esclavage ». Les rassemblements des dernières semaines ont poussé les Américains à se replonger dans l’histoire d’un pays qui s’est déchiré sur la question de l’esclavage, un système qui a assuré son essor économique. Les appels se sont multipliés pour le déboulonnage de monuments à la gloire de généraux et responsables confédérés lors de la guerre de Sécession (1861-1865), qui pullulent dans le sud du pays, et certains ont été détruits.

Malgré les avancées obtenues avec le mouvement pour les droits civiques dans les années 1950 et 1960, la minorité noire (13 % de la population) est la grande oubliée de la prospérité. Plus pauvre, plus malade, elle est sous-représentée politiquement et victime d’incarcérations de masse. La crise du coronavirus a encore accentué ces maux : le taux de chômage des Noirs américains a explosé avec l’arrêt de l’économie et, en occupant de nombreux emplois jugés essentiels, ils sont plus exposés que les autres à la COVID-19.

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