Début d’audiences accablant pour Donald Trump

Le chargé d’affaires américain en Ukraine, William Taylor (à l’avant), et le vice-secrétaire d’État adjoint du département d’État des États-Unis, George Kent (à l’arrière), sont assermentés lors de la première journée des audiences publiques sur la destitution de Donald Trump, mercredi.
Photo: Alex Brandon Associated Press Le chargé d’affaires américain en Ukraine, William Taylor (à l’avant), et le vice-secrétaire d’État adjoint du département d’État des États-Unis, George Kent (à l’arrière), sont assermentés lors de la première journée des audiences publiques sur la destitution de Donald Trump, mercredi.

Donald Trump était plus préoccupé par une enquête de l’Ukraine sur son opposant politique Joe Biden et son fils Hunter que sur le sort de ce pays d’Europe qui cherche à se sortir de la corruption et fait face à des attaques incessantes de la Russie sur son propre territoire. C’est en tout cas ce qu’a affirmé mercredi un des plus hauts diplomates américains en poste en Ukraine, William Taylor, au premier jour des audiences publiques sur la destitution du président américain.

Le témoignage, retransmis en direct sur l’ensemble des réseaux de télévision et sites d’informations aux États-Unis, est venu renforcer les accusations d’abus de pouvoir pour la défense d’intérêts personnels portées contre M. Trump. Les démocrates, maîtres de la Chambre des représentants, espèrent que ces révélations feront changer la direction du vent sur une procédure en destitution historique, la quatrième à toucher un président américain et face à laquelle démocrates et républicains restent campés sur leurs positions.

« La preuve de comportements anormaux du président américain a été faite dans les derniers mois et elle justifie certainement une destitution, résume à l’autre bout du fil le politicologue Alexandre Blanchet, spécialiste de l’opinion publique et chercheur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). Les pièces du puzzle sont toutes en place, mais elles ne bougent pas. Ces audiences publiques sont donc un événement majeur susceptible de créer le petit déclic nécessaire pour faire débouler les choses. »

Écoutez cette vidéo pour savoir qui sont les protagonistes de cette enquête sur Donald Trump:

 

 

Pendant plusieurs heures, devant les membres du Comité du renseignement de la Chambre, M. Taylor, chargé d’affaires américain depuis juin dernier en Ukraine, mais également ex-ambassadeur des États-Unis à Kiev entre 2006 et 2009, a détaillé ses échanges et conversations avec d’autres diplomates confirmant dans l’ensemble que M. Trump a bel et bien abusé de sa position dominante pour faire pression sur le président ukrainien, Volodymyr Zelensky.

La manoeuvre visait à obtenir des informations compromettantes sur Joe Biden en vue des prochaines élections américaines. Mais elle voulait également apporter de l’eau au moulin d’une théorie du complot, largement discréditée, mais toujours soutenue par Trump et l’aile droite radicale américaine, voulant que l’Ukraine, plutôt que la Russie, ait été à l’origine des interférences dans le processus électoral américain en 2016.

L’écheveau a commencé à être démêlé à la fin de l’été, après la transcription d’une conversation téléphonique entre Zelensky et Trump qui s’est tenue en juillet. Un fonctionnaire de la Maison-Blanche a attiré l’attention sur le caractère douteux de l’échange. En septembre, la majorité démocrate à la Chambre des représentants a déclenché la procédure de destitution.

Un marchandage « dément »

Selon M. Taylor, cette quête d’informations sur les Biden est d’ailleurs devenue une condition imposée à Zelensky par Donald Trump pour l’attribution d’une aide militaire de 400 millions de dollars des États-Unis à l’Ukraine. Ce marchandage a été qualifié de « dément » par le diplomate américain, et ce, en raison des conséquences graves qu’il pouvait avoir sur la sécurité « d’un partenaire stratégique important des États-Unis ».

L’ex-ambassadeur a également rappelé que la Maison-Blanche a mis en place en Ukraine un réseau diplomatique « irrégulier », dirigé par Rudolph Giuliani, avocat personnel du président américain, portant atteinte à long terme à la politique américaine dans cette région du globe. L’homme a souligné que, dans toute sa carrière, il n’avait jamais été témoin de tels agissements de la part d’un président américain.

« Il m’est apparu évident que les efforts de Giuliani pour déclencher des enquêtes politiques contaminaient désormais » les relations entre Kiev et Washington, a pour sa part expliqué devant les élus américains George Kent, vice-secrétaire d’État adjoint du Département d’État des États-Unis, spécialiste de l’Ukraine, qui a également participé au coup d’envoi de ces audiences publiques mercredi à Washington. Tout comme M. Taylor, le haut fonctionnaire a témoigné en octobre dernier à huis clos devant les comités de la Chambre chargés de documenter la procédure visant la destitution de Donald Trump.

Mercredi, William Taylor a toutefois livré une information supplémentaire, qu’il dit avoir obtenue vendredi dernier d’un de ses collaborateurs, témoin d’une conversation téléphonique entre Gordon Sondland, l’ambassadeur américain à l’Union européenne, et Donald Trump en juillet dernier. Après cet échange, « le membre de mon personnel a demandé à M. Sondland ce que Trump pensait de l’Ukraine, a dit le diplomate. L’ambassadeur Sondland lui a répondu que Trump se souciait plus des enquêtes sur Biden, sur lesquelles Giuliani mettait la pression ».

Les républicains unis

La Maison-Blanche a indiqué mercredi que le président avait un horaire trop chargé pour suivre les audiences publiques en direct à la télévision. M. Trump recevait à Washington son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, pour parler de la Syrie, du sort des prisonniers djihadistes et de l’OTAN. Mais sur Twitter, le milliardaire américain a relayé plusieurs messages de ses partisans cherchant à décrédibiliser les témoins de la journée, tout comme la procédure de destitution lancée contre lui.

En ouverture de ces audiences publiques, plusieurs élus républicains lui ont d’ailleurs apporté leur appui, Devin Nunes, de la Californie, qualifiant même l’exercice de « campagne calomnieuse orchestrée avec minutie dans les médias » et ciblant le président. Selon lui, les procédures en cours ne sont rien d’autre qu’une « opération menée depuis trois ans par les démocrates, des médias corrompus et des bureaucrates partisans qui veulent annuler le résultat de l’élection de 2016 », a-t-il ajouté au nom des représentants de sa formation politique.

« Tant que les leaders d’opinion, et particulièrement du côté républicain, restent sur leur position, rien ne va bouger, croit Alexandre Blanchet. Le fait de mettre un visage sympathique sur les diplomates qui ont été témoins des comportements anormaux du président, mais aussi de faire sortir ces témoignages des cercles restreints pour les porter au grand public, pourrait faire bouger ces forces politiques et changer le cours de l’histoire. Ou pas. »

Lors du scandale du Watergate, qui a placé Richard Nixon face à une possible destitution à une autre époque, ce sont les audiences publiques qui ont donné un nouveau rythme à la procédure en convainquant, entre autres, plusieurs républicains de la culpabilité du président. Ultimement, Nixon a préféré la démission comme porte de sortie.

Vendredi, Marie Yovanovitch, ex-ambassadrice des États-Unis à Kiev, doit ajouter son témoignage à ces audiences publiques. Elle a déclaré avoir été victime d’intimidation de la part de M. Giuliani.

Une vingtaine de témoins vont suivre d’ici le 20 novembre prochain, les démocrates voulant se rendre rapidement au vote sur la destitution du président. La procédure risque toutefois d’être arrêtée par le Sénat américain et sa majorité républicaine.