Sweet home Alabama

Le corps des femmes est un champ de bataille. Un espace politique qui ne leur appartient pas. Et l’Alabama est devenu le point zéro de ce qu’Andrea Dworkin avait nommé en 1989 la « guerre contre les femmes ».

L’activisme des mouvements « pro-vie » a toujours été protéiforme. Actions militantes autour des cliniques (manifestations, affichage) ; actes violents (11 morts, 14 attentats à la bombe, 62 incidents criminels dans des attaques contre des cliniques d’avortement depuis 1993, ce qui explique que beaucoup de praticiens exercent dans un autre État que le leur) ; promotion de « faits alternatifs » (selon le Guttmacher Institute, la majorité des femmes en âge de procréer vivent dans des États où les restrictions à l’avortement sont basées sur des faits invalidés sur le plan scientifique). Mais au cours de la dernière décennie, les groupes pro-vie ont cherché à mettre en place un véritable maillage législatif afin d’éviscérer lentement la pratique de l’avortement : les dispositions adoptées imposent des contraintes injustifiées aux établissements et aux médecins qui le pratiquent, limitent les montants assurables à des cas précis, tandis que d’autres ajoutent de longs délais de réflexion, plusieurs consultations préalables, des mises en garde sans fondement scientifique (établissant par exemple un lien entre l’avortement et le cancer du sein), ou la nécessité d’un accord parental.

Ainsi, depuis le début de l’année 2019, en moins de temps qu’il n’en faut à un fœtus pour être viable, plus de 350 mesures anti-avortement ont été soumises aux législatures. Si elles sont adoptées, elles s’ajouteront aux 424 mises en place depuis 2011. C’est dans cet esprit que l’Alabama vient d’adopter une loi qui prohibe l’avortement, simplement. 14 lois l’interdisent au total dans les faits au pays, dont en Arkansas, en Géorgie, au Mississippi, en Ohio, au Kentucky et au Dakota du Nord. L’avortement y est prohibé à partir du moment où le cœur fœtal peut être entendu — soit avant que bien des femmes aient même connaissance de leur grossesse (au passage, ce « battement de cœur » n’est en fait ni un battement, mais la contraction désordonnée des cellules musculaires embryonnaires, ni un cœur, celui-ci n’étant pas formé). Et le Missouri est en voie de l’interdire à compter de la huitième semaine.

Ce durcissement s’inscrit dans un contexte où la stratégie des groupes pro-vie a gagné en intensité et s’est judiciarisée. Ce mouvement s’appuie sur la présence de juges conservateurs dans le circuit fédéral (Trump a déjà pourvu 10 % des sièges de magistrats fédéraux) et la présence de deux nouveaux juges à la Cour suprême : l’invalidation de Roe c. Wade paraît désormais à portée de main.

À double titre. Parce que le rapport de forces conservateurs-libéraux a changé à la Cour. Mais aussi parce que Roe c. Wade a la valeur d’un précédent, qui, par principe, ne peut être révisé par la haute juridiction que pour des raisons de droit et de fait. Or, lundi dernier, avec sa décision Franchise Tax Board of California c. Hyatt, la Cour suprême a mis un coup de canif dans la notion de précédent — sur un tout autre sujet certes —, et le juge Breyer n’a pas manqué de faire le lien avec le statut du jugement Roe et la fragilité du droit à l’avortement.

Bien sûr, on n’en est pas encore au renversement de Roe v. Wade, d’autant que le juge en chef, John Roberts, cherche à éviter la politisation de la Cour. Mais il reste que les États s’y préparent. Les uns cherchent à garantir un socle juridique minimal (New York, Vermont, Rhode Island), d’autres à se départir de lois antérieures à Roe (Nevada, Nouveau-Mexique). À l’inverse, certains États cherchent à se doter de lois (trigger laws) prêtes à bannir l’avortement dès que Roe sera infirmé (Louisiane, Mississippi, les Dakotas), ou à maintenir celles qui existaient avant 1973.

Mais par-dessus tout, il faut garder en tête que ce qui a précipité l’avortement au cœur du débat politique états-unien n’est ni moral ni religieux. Contrairement à la légende véhiculée par le mouvement pro-vie, au moment de la décision Roe c. Wade, l’avortement n’est pas central, et même dans les années qui suivent, les évangéliques ont globalement une position modérée sur le sujet. Le véritable motif est, écrit le professeur Balmer, racial : à la fin des années 1970, le mouvement de déségrégation des écoles et la décision Green c. Kennedy amènent le prédicateur Jerry Falwell et l’activiste Paul Weyrich à chercher des enjeux qui permettront de fédérer une grande coalition chrétienne : ils vont les trouver dans le mariage gai, la séparation de l’Église et de l’État, le port d’armes, l’avortement. Il faut donc avant tout voir l’avortement pour ce qu’il est : un instrument politique au service de groupes qui n’ont que faire de la santé des femmes et de leur progéniture. Un instrument politique visant à maintenir une forme de domination. Un instrument politique qui peut servir la « République de Gilead ».

Car le droit à l’avortement est avant tout un droit de choisir. Un droit de ne pas subir. De ne pas souffrir. De ne pas mourir. C’est un droit fragile. Ici, parce qu’il repose sur le seul fait que l’avortement a été décriminalisé. Ici parce que, comme là-bas, il est inique. Qu’est-ce qu’un droit si on ne peut vraiment l’exercer ? Qu’est-ce qu’un droit pour les femmes qui n’ont qu’une seule clinique dans leur province ? Qu’est-ce qu’un droit si les obstacles à son exercice relèvent d’une vision étriquée d’un collège de médecins ? Qu’est-ce qu’un droit si la procédure est de facto payante quand elle n’est pas couverte hors des hôpitaux ? Qu’est-ce qu’un droit si y recourir suppose de sortir plusieurs jours de son village et de risquer l’opprobre de la communauté ? Soudain, l’Alabama paraît plus près qu’on ne pensait… Et ce soir, il fait froid.
12 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 18 mai 2019 10 h 51

    Redéfinir le mot "DROIT "

    C'est la conclusion à laquelle on arrive en lisant le texte de Mme Vallet, particulièrement le dernier paragraphe. Selon le Larousse: 1.droit: n.m. (bas latin. directum, ce qui est juste). 1. Faculté d'accomplir ou non qqch, d'exiger qqch d'autrui, en vertu des règles reconnues, individuelles ou collectives; pouvoir, autorisation.

    Quel est l'avantage d'avoir un droit si la justice a le droit d'annuler ce droit? Tant qu'à y être, il faudrait peut-être aussi redéfinir le mot justice. Avons-nous le droit de faire ça? La justice des uns est parfois contraire à la justice des autres...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 18 mai 2019 11 h 36

    « O tempora, o mores »

    Je me rappelle l'époque, vers 1972, où les filles d'ici devaient prendre l'autobus Greyhound au terminus Voyageur de Montréal, pour être avortée à NYC, vu qu'au Canada c'était criminel…

  • Loyola Leroux - Abonné 18 mai 2019 11 h 38

    Les droits des femmes sont-ils supérieurs ?

    En démocratie, le seul droit supérieur à tous les autres est le droit de l’assemblée des élus a voter les décisions qu’elle décide. Elle peut meme voter de suspendre son droit de vote démocratique en votant des chartes qui placent, momentanément, certains droits aux dessus des autres, mais l’assemblée des élus, peut aussi défaire les chartes.

    Les droits des femmes, comme les droits de tous les groupes ou lobbys sont soumis au bien commun de tous.

    Le premier principe qui anime chaque etre vivant, de la bactérie a l’espèce humaine, en passant par les vers de terre et les éléphants, est de survivre. Le 2e principe, une fois assuré le 1e, est de se reproduire pour assurer la survie du groupe. Le groupe ne peut accepter qu’un de ses éléments refuse volontairement de participer à sa reproduction, sinon il disparaitra.

  • Alain Roy - Abonné 18 mai 2019 13 h 04

    Ça s'en vient

    "Pas même pour le viol ou l’inceste. Dans un cinglant revers pour les droits des femmes, les sénateurs de l’Alabama ont voté mardi soir la loi la plus restrictive des États-Unis sur l’avortement." Ça s'en vient, l'Alabama est à nos portes, la vague évangéliste et réactionnaire va faire saliver le ROC, et nous devrons compter sur le rempart salvateur de la laïcité.

  • Diane Boissinot - Abonnée 18 mai 2019 16 h 00

    «Le véritable motif est, écrit le professeur Balmer, racial :»
    Madame Vallet, j'ai de la difficulté à saisir le sens de tout ce paragraphe qui se termine par les mots «Un instrument politique qui peut servir la «République de Gilead »». Plein de questions me viennent à l'esprit. Qui est ce professeur Balmer? Quand et où a-t-il écrit ces mots. Est-ce que ce motif «racial» est toujours le moteur des activistes pro-vie en 2019 aux U.S.A.? Qui sont les activistes pro-vie en 2019 aux U.S.A.?

    • Élisabeth Germain - Abonnée 19 mai 2019 10 h 11

      Gilead est la dictature inventée par Margaret Atwood dans La servante écarlate..
      Moi non plus je ne comprends pas bien le lien entre la déségrégation et la fondation de cette coalition chrétienne. IL me semble que le racisme ne s'y est jamais affirmé et leurs objectifs ne sont pas en rapport avec le racisme.

    • Élisabeth Germain - Abonnée 19 mai 2019 12 h 27

      Référence apportée sur FB par Élisaberh Vallet pour comprendre le lien entre racisme, droite religieuse, racisme et avortement: un article de Randall Balmer: https://www.politico.com/magazine/story/2014/05/religious-right-real-origins-107133?