Aux États-Unis, les élections de la colère

Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse Dans l’histoire, ces élections de mi-mandat ont la plupart du temps été l’occasion d’envoyer aux différents présidents des messages d’insatisfaction… et de rééquilibrer le pouvoir entre la Maison-Blanche et le Congrès.

Souvent boudé par les électeurs, le scrutin de mi-mandat implique généralement que le parti du président en fonction essuie des pertes au Congrès. Mais quelle valeur ont les leçons de l’histoire quand il s’agit de Donald Trump ? Encore une fois, celui-ci brouille les pistes.

Sur son profil Twitter, la politologue américaine Alison Dagnes se présente comme quelqu’un « à la recherche de tout ce qui est comique en politique ». Mais la commentatrice offre un long silence au téléphone quand on lui demande si elle a trouvé matière à rigoler dans l’actuelle campagne pour les élections de mi-mandat. Réponse courte ? « Non. »

C’est davantage un sentiment de « tristesse » qui habite la professeure de l’Université Shippensburgh, en Pennsylvanie, en cette fin de campagne. Parce que celle-ci a été dure et sale, marquée par la « violence politique » [les colis suspects envoyés à des figures de proue démocrates] ou celle, bien concrète, de Pittsburgh.

« Moi-même, dont c’est le métier de suivre et d’analyser la politique américaine, je me sens épuisée de tout ça, dit-elle. On peut penser que tant la gauche que la droite ont des raisons de se sentir galvanisées par les élections et par ce qui est en jeu, mais il y a surtout une vaste majorité d’Américains qui se sentent comme moi : épuisés, submergés. »


Chambre des représentants

Les yeux des observateurs seront surtout tournés mardi vers les 435 sièges en jeu à la Chambre des représentants. Les chances sont bonnes (près de 85 % selon le site-référence FiveThirtyEight) que les démocrates reprennent le contrôle de la Chambre — ils doivent renverser 23 républicains pour cela.

À l’heure actuelle, les projections indiquent que 209 sièges seraient pratiquement acquis aux démocrates, contre 183 aux républicains. Dans 23 autres districts, les pronostics sont plus hésitants, mais ils pointent néanmoins vers 7 victoires démocrates et 16 républicaines. Ce qui laisse donc une vingtaine de districts où personne ne se risque à prédire qui l’emportera [ce sont les points jaunes sur la carte]. Un mouchoir de poche y sépare les aspirants. La Californie, la Floride, la Virginie, le Michigan et l’État de New York ont tous deux districts dans cette catégorie. Les autres luttes serrées sont réparties dans une dizaine d’autres États.


De quoi ? Du ton de la discussion politique — si l’on peut parler de discussion. Alison Dagnes énumère : la rage, le vitriol, la haine, cette impression que tout le monde crie et que personne n’écoute. « Le climat est surchauffé, c’est trop. » Et pourtant, ajoute-t-elle, les enjeux sont importants, cette année peut-être plus que jamais.

« Les politiciens disent toujours de chaque élection que c’est la plus importante… mais celle-ci l’est vraiment », faisait lui aussi valoir l’ancien président Barack Obama dans un rassemblement démocrate en octobre (il fait activement campagne depuis quelques semaines).

« Même si les gens participent peu et s’intéressent peu à la politique, les élections de mi-mandat sont à mon sens toujours importantes parce qu’elles permettent aux citoyens de juger la présidence en cours, d’approuver ou non les objectifs et les décisions du président », souligne Alison Dagnes.


Sénat

 

Le tiers du Sénat (35 sièges) sera renouvelé mardi, et tout indique que les républicains en garderont le contrôle — 85 % de probabilités, selon FiveThirtyEight. Les démocrates doivent défendre 26 des 35 sièges en jeu. Cinq luttes sont considérées comme très serrées (carte du bas) : au Nevada, en Arizona, au Missouri, en Floride et en Indiana.


« Ces élections peuvent toujours affecter un président dans sa capacité d’obtenir du soutien au Capitole », relève aussi Jason Mollica, professeur à l’École de communication de l’American University à Washington.

Dans le cas présent, « si un fort contingent de démocrates est élu à la Chambre des représentants, cela pourrait retarder, ou entraver, la volonté du président de voir des lois être adoptées », illustre-t-il. Plusieurs y ont goûté avant Donald Trump. C’est d’ailleurs là une partie du principe des « poids et contrepoids » qui définit le système politique américain et l’exercice du pouvoir.

Retour de balancier

« C’est toujours un peu un référendum sur le président, indique Alison Dagnes. Et quand un président est impopulaire aux mid-terms, on a généralement ce phénomène de wave elections — le parti adverse fait des gains importants au Congrès. »

Dans l’histoire, ces élections de mi-mandat ont ainsi la plupart du temps été l’occasion d’envoyer aux différents présidents des messages d’insatisfaction… et de rééquilibrer le pouvoir entre la Maison-Blanche et le Congrès.

Depuis 1900, il n’est arrivé qu’à trois reprises — en 29 élections de mi-mandat — que le parti du président en exercice n’encaisse pas de pertes. Bill Clinton (en 1998, alors que l’économie roulait rondement), George W. Bush (en 2002, dans la foulée des attentats du 11 septembre) et Franklin D. Roosevelt (en 1934, durant la Grande Dépression) ont bénéficié de ces exceptions.

Mais peut-on se fier aux leçons de l’histoire quand il s’agit de Donald J. Trump, un président qui réécrit quotidiennement le grand livre de la politique américaine ? « Tout est différent », conçoit Alison Dagnes.

L’effet Trump

Historien à l’Université McGill, Jason M. Opal estime (comme une vaste majorité d’observateurs) que l’édition 2018 des élections de mi-mandat 2018 est inédite. « À cause de Trump, écrivait-il au Devoir jeudi. On n’a jamais eu, dans l’ère moderne, un président qui divise autant la nation. J’entends par là qu’environ 50 % à 60 % des Américains estiment que Trump est inacceptable et révoltant, tandis que 40 % le trouvent formidable et héroïque.

De plus, Trump lui-même accapare les médias, les nouvelles et le quotidien des Américains plus que n’importe quel de ses prédecesseurs. »



Il ajoute : « J’étudie l’histoire américaine et je n’ai jamais rien vu de pareil, sauf peut-être pendant la décennie 1850 [juste avant la guerre de Sécession]. »

C’est ce facteur Trump qui donne aux élections actuelles une couleur si particulière, relève aussi Mme Dagnes. « Il est si polarisant : si vous l’aimez, vous êtes convaincu qu’il est génial. Si vous ne l’aimez pas, c’est que vous le détestez. »

« La vie politique américaine était polarisée avec Donald Trump, mais il a mis de l’essence dans le feu, il a tout amplifié d’une manière hallucinante. Et il l’a fait à dessein : les politiques du président Obama ont certainement divisé, mais la division provoquée par Trump — avec des attaques personnelles très basses — est d’un autre ordre. »

Cela mobilisera-t-il les électeurs ? Dans ce contexte, M. Opal se dit convaincu que le « taux de participation sera bien plus élevé [mardi que lors] des élections récentes ». En 2014, moins de 42 % des Américains s’étaient déplacés pour voter. Depuis 1982, jamais le taux de participation à ces élections n’a dépassé 50 %. Cette année, le vote par anticipation annonce pour le moment une participation accrue. À quatre jours des élections, pas moins 29 millions d’Américains avaient déjà exercé leur droit de vote par anticipation, et le nombre de ces votes avait déjà fracassé celui recensé aux élections de mi-mandat en 2014 dans 18 États et dans le district de Washington, selon une compilation réalisée par le site United States Elections Project.

Alison Dagnes prévient toutefois « qu’il ne faut pas exclure que plusieurs Américains restent à la maison parce qu’ils ont perdu confiance dans nos institutions de gouvernance », dit-elle.

Quel message ?

La plupart des analystes s’attendent à ce que les démocrates sortent victorieux des élections de mardi — du moins pour ce qui est du contrôle de la Chambre des représentants. Ce qui ne veut pas dire que Donald Trump changera complètement pour autant… Ni Jason M. Opal, ni Alison Dagnes, ni Jason Mollica ne se font d’illusions là-dessus. Peu importe, « M. Trump ne cédera pas un pouce de son autorité », dit le premier. « Il va trouver le moyen de crier victoire et de continuer à faire ce qu’il fait », pense la seconde. « Gagne ou perd, il va trouver quelque chose à dire », ajoute le troisième.

Mme Dagnes craint les conséquences d’une bonne performance des candidats républicains mardi. « Pour Donald Trump, le message serait que son approche fonctionne. Ça la normaliserait. » Ce qui, non, ne la fait pas rire.