Quels lendemains pour Donald Trump?

Le président Donald Trump lors d’un rassemblement Make America Great Again à Charlotte, en Caroline du Nord
Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse Le président Donald Trump lors d’un rassemblement Make America Great Again à Charlotte, en Caroline du Nord

Pour tracer le bilan de cette campagne haute en couleur, marquée par les tensions et plusieurs épisodes violents, Le Devoir s’est entretenu avec Stephen Ansolabehere, professeur en gouvernement au Centre d’études en politique américaine (CAPS) de l’Université de Harvard, et David H. Pritchard, spécialiste des médias et professeur émérite à l’Université du Wisconsin. Propos recueillis par Isabelle Paré.

Cette campagne a été ponctuée d’événements marquants, dont la fusillade de Pittsburgh, les attentats à la bombe et les allégations d’agressions sexuelles visant le juge Brett Kavanaugh faites par Christine Blasey Ford. Autant d’éléments qui ont semé la tension et le dégoût au sein de la population américaine. Est-ce que cela aura un impact sur le résultat électoral, et si oui, lequel ?

David H. Pritchard. Avec Donald Trump, un scandale qui aurait autrefois fait les manchettes plusieurs semaines est maintenant vite remplacé par de nouveaux scandales. Concernant la fusillade de Pittsburgh, je crois qu’autant de gens se sentent rejoints par ceux qui prônent un resserrement du contrôle des armes à feu que ceux qui poussent pour plus d’armes pour mieux se protéger. Il règne une telle polarisation sur cette question. Le problème, c’est qu’il n’y a plus personne qui incarne le centre aux États-Unis. Les familles sont divisées, les voisins, les collègues de travail aussi. Donc, je ne crois pas que ces événements précis vont avoir un impact sur le vote, mais plutôt sur l’ambiance générale et le climat de tension.

Stephen Ansolabehere. Plusieurs de ces événements auront peu d’impacts. La fusillade mobilisera peut-être plus les partisans démocrates dans cette région, mais je crois que ce qui marquera davantage cette élection, c’est le mouvement de fond qu’a fait naître depuis plusieurs mois le discours récurrent du président Trump. Cela a permis une mobilisation sans précédent des femmes, avec la marche des femmes en 2017 et l’éclosion du mouvement #MeToo. Ce sera certainement l’année où les femmes auront fait le plus de gains sur la scène politique dans l’histoire américaine.

La campagne de peur, renforcée par le discours d’intolérance à l’égard des immigrants illégaux et des réfugiés et l’envoi de troupes à la frontière mexicaine, semble avoir frappé l’imaginaire des Américains. Cette instrumentalisation de la peur sera-t-elle payante en matière de votes pour Donald Trump ?

S. A. Le fait d’avoir axé sa campagne sur l’immigration est à mon avis une mauvaise stratégie pour Donald Trump, alors que l’économie va très bien et qu’il aurait pu s’en servir pour gagner l’adhésion de nouveaux électeurs. Ce discours résonne surtout auprès des républicains. Il appuie toujours sur le même bouton, mais cela ne fait que renforcer une base qui lui est déjà acquise. C’est comme prêcher à des convertis.

D. P.  Pour l’instant, Trump demeure assez impopulaire, avec un taux d’appui au plus bas dans les sondages, oscillant autour de 42 %. Même après son élection — par seulement 46 % des Américains —, il est resté peu populaire. Son seul espoir, c’est que sa principale base électorale, les Blancs des classes moyenne et basse, aille voter massivement. Cette frange de la population, nationaliste et blanche, est de plus enracinée aux États-Unis. Alors ce qui va véritablement compter dans l’urne, c’est le taux de participation, notamment celui des populations afro-américaines et latinos, davantage fidèles aux démocrates.

L’histoire montre qu’aux élections de mi-mandat, le gouvernement en exercice perd très souvent des sièges au profit du parti adverse à la Chambre des représentants. Les sondages laissent prévoir le retour d’une majorité démocrate en chambre ; qu’est-ce que cela présagerait pour Donald Trump ?

S. A. Ils pourraient désormais bloquer des projets comme le démantèlement de l’Obamacare promu par le président, relancer des enquêtes sur les activités de Trump et faire mourir plusieurs autres initiatives pour lesquelles des fonds doivent être approuvés par la chambre. Mais les démocrates devront aussi négocier et faire des compromis. Si le Sénat — qui nomme les juges et doit être consulté sur les traités et accords internationaux — demeure à majorité républicaine, Donald Trump pourra compter sur son appui indéfectible.

Mais est-ce que la nomination de juges conservateurs comme Brett Kavanaugh à la Cour suprême ne va pas justement sceller l’avenir de plusieurs grandes avancées sociales remises en cause par Donald Trump, comme le droit à l’avortement ou le droit du sol pour les immigrants ?

S. A. Oui, il y a aura des nominations de juges conservateurs. Mais ce qui compte, c’est si l’équilibre est rompu. À mon avis, les juges, qui défendent le pouvoir judiciaire, vont devoir se baser sur la jurisprudence actuelle. Or, il n’est pas clair que même des juges favorables à Donald Trump infirmeraient la jurisprudence. Se prononcer contre le droit du sol, ce serait aller à l’encontre de la Constitution et assez difficile à défendre, même pour des magistrats conservateurs.

D. P. Si le Sénat reste aux mains des républicains, comme le prévoient les sondages, le président Trump pourra nommer des juges qui partagent ses idées au sein de la plus haute cour du pays. Même sans l’appui de la chambre, il pourra promulguer des décrets présidentiels, qui font partie des pouvoirs dont dispose le président. Ces décrets pourront toujours être contestés devant les tribunaux. Mais, selon moi, si une majorité de juges conservateurs doivent se prononcer, c’est comme jouer un match à domicile. On part avec un avantage.

Qu’est-ce qu’un revers à ces élections et l’intense mobilisation démocrate suscitée par la présente campagne laisseraient entrevoir pour l’avenir ? Est-ce que cela nuira aux chances de réélection de Trump en 2020 ?

D. P. C’est très difficile de prévoir ce qui attendra Donald Trump d’ici deux ans. Il ne sera peut-être même plus là. Un attentat ou n’importe quel événement international majeur pourrait influer sur ses chances de réélection. Deux ans avant son élection, peu d’Américains savaient qui était Barack Obama. De nouvelles figures, comme Nikki Halley chez les républicains, ou Beto O’Rourke, pourraient venir changer complètement le paysage politique. D’ici là, des républicains modérés, qui en ont assez de Trump, pourraient aussi lui retirer leur appui et faire en sorte que le bras législatif du gouvernement agisse de façon plus indépendante.

S. A. Il est difficile de prévoir si la mobilisation actuelle observée chez les démocrates persistera jusqu’en 2020. D’autres changements, dont l’élection possible de plusieurs gouverneurs démocrates lundi et l’arrivée d’un ou d’une candidate modérée à la tête du Parti démocrate, auront un impact majeur sur la suite des choses. Mais concrètement, l’histoire démontre que le facteur le plus prédictif du sort d’un président lors d’une réélection, c’est la croissance économique. Si les tensions économiques avec la Chine et d’autres pays s’amplifient, ça pourrait être difficile. Ce qui est clair, c’est qu’avec d’aussi bas taux de popularité, si l’économie tombe en 2020, Trump tombera aussi.