J’ai peur, donc je vote

La plus grande mosquée des États-Unis se trouve à Dearborn, au Michigan, où près du tiers de la population se déclare d’origine arabo-musulmane.
Photo: Agence France-Presse La plus grande mosquée des États-Unis se trouve à Dearborn, au Michigan, où près du tiers de la population se déclare d’origine arabo-musulmane.

La plus grande mosquée des États-Unis se dresse devant nous. Avec ses deux minarets et son dôme verdoyant, ce complexe nous rappelle qu’on se trouve dans une des villes à la plus forte proportion musulmane du pays. Bienvenue à Dearborn, en banlieue de Detroit, où près du tiers de la population se déclare d’origine arabo-musulmane, née en sol américain ou ailleurs dans le monde.

Drôle de coïncidence, la radio nous apprend au même moment que Donald Trump est sur le point de s’adresser à la nation au sujet de la « crise de l’immigration ». L’heure est grave, selon le président. Il évoque bien sûr la caravane de migrants honduriens qui marche vers les États-Unis. Plus de 5000 soldats sont déployés à la frontière. Trump veut en envoyer des milliers d’autres.

Autre coïncidence, on est à quatre jours d’élections déterminantes pour la suite du mandat présidentiel. Une « crise de l’immigration », vraiment ? Allons voir ce qu’en pensent les gens à la mosquée.

Le directeur de l’Islamic Center of America, Kassem Allie, nous reçoit dans le salon attenant à la réception. Chemise blanche, pantalon noir, cheveux courts et barbichette, il a la prestance d’un professeur d’université.

« Le président envoie soudainement des milliers de soldats pour protéger la frontière contre des hordes d’immigrants. C’est malheureux que des sujets délicats comme l’immigration servent d’instruments pour inciter les gens à aller voter », dit-il d’un ton calme.

Kassem Allie n’est pas le seul à penser ainsi. Plusieurs Américains de tous les horizons politiques à qui on a parlé cette semaine ont dit la même chose. Ils ont l’impression d’assister à un mauvais film où un dirigeant désespéré provoque une « crise » dans l’espoir de passer pour le héros qui combat les méchants. Mais les méchants n’existent que dans sa tête.

S’il y a une « crise », elle est plutôt politique, estime Kassem Allie. Et il ne parle pas que du président. Les partis doivent tout mettre en oeuvre pour rétablir la paix sociale. La fusillade de la synagogue de Pittsburgh illustre à quel point des gens malades ou remplis de haine peuvent agir lorsque des dirigeants politiques sèment le doute au sujet de la diversité, de « l’autre » ou de l’immigration, rappelle-t-il.

La communauté musulmane de Dearborn vit bien, explique Kassem Allie. Ces gens venus d’Irak, de Syrie, de Palestine, du Liban ou du Yémen travaillent, se lancent en affaires, étudient, font des enfants. De toute évidence, une certaine prospérité règne à Dearborn. On est ici dans une banlieue proprette et non dans une cité sordide à l’européenne où les immigrants sont parqués dans des bunkers bétonnés.

« Mon pays, c’est la diversité »

Les musulmans s’intègrent à la fibre américaine depuis plus d’un siècle. La communauté a pris de l’ampleur depuis une soixantaine d’années, au rythme des crises de violence qui ont secoué le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, dit Kassem Allie en nous montrant des photos qui tapissent une salle du Centre islamique.

Ali Beydoun est un de ces résidents de Dearborn venus d’ailleurs. Né au Liban, il est arrivé à Detroit il y a une trentaine d’années, pendant la guerre civile au pays du cèdre. Il savoure son rêve américain.

« Je suis un Américain d’origine libanaise qui a ouvert une pizzeria italienne dans le quartier mexicain de Detroit. C’est ça, mon pays : la diversité », dit-il.

Les tirades de Trump sur l’immigration le heurtent. Comme Kassem Allie, il estime que le président met en péril la force même des États-Unis, le creuset où viennent se fondre des gens de partout dans le monde.

Des partisans pas convaincus

Même des partisans convaincus de Trump estiment qu’il va trop loin avec sa rhétorique contre « l’immigration illégale ». « Je soutiens Trump, j’appuie ses politiques économiques, mais je dois avouer que je ne suis pas d’accord avec lui cette semaine sur l’immigration », dit Gerry Vincent, travailleur de la construction à Lake Orion, au nord de Detroit.

« J’aime qu’il dise qu’on doit empêcher l’immigration illégale, mais je n’ai pas de problème avec l’immigration légale », ajoute-t-il. Ce col bleu a la désagréable impression que Trump se moque parfois des électeurs.

Son collègue Tom Clacher — lui aussi partisan de Trump — rappelle que le président s’est trompé, volontairement ou non, en affirmant que les États-Unis sont « le seul pays du monde » à accorder la citoyenneté à quiconque naît sur son territoire. « Des experts ont vite rappelé que plein d’autres pays le font, y compris le Canada », dit-il.

Même son allié Paul Ryan, numéro un républicain de la Chambre des représentants, a contredit Trump en affirmant qu’un président n’a pas le pouvoir d’annuler unilatéralement une telle mesure. « Il ne connaît rien là-dedans ! », a répliqué Trump sur Twitter.

Inconfort

Le président va-t-il trop loin dans sa stratégie du tout ou rien, qui lui fait lancer des salves continuelles de tous les côtés ? Et dans ses attaques contre l’immigration ? Jaymes Wesley trouve que oui. Ce démocrate convaincu, retraité de l’industrie de l’automobile, dit apprécier certains aspects du personnage — comme son slogan « L’Amérique d’abord ».

« Mais Trump est tellement raciste et manipulateur que je ne peux pas le sentir », précise Wesley.

Dans le restaurant où Le Devoir est venu rencontrer des partisans de Trump, la serveuse de 19 ans faisait la moue. Elle regardait d’un air dédaigneux ces vieux hommes qui appuient un président capable de se faire élire en « agrippant les femmes par l’entrejambe » ou en décrivant les immigrants comme des criminels.

« Je vais aller voter pour la première fois de ma vie le 6 novembre, et pour une raison principale : la diversité. Je n’ai pas peur de la diversité, moi ! Je ne peux pas accepter qu’un président s’en prenne comme ça à l’essence de notre pays. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.