«Trump, c’est le meilleur»

Les cols bleus du Michigan, notamment les travailleurs de l’automobile, nombreux à Lake Orion, vont-ils faire faux bond une fois de plus aux démocrates en appuyant, comme ils l’ont fait il y a deux ans, les républicains de Donald Trump?
Photo: Jeff Haynes Agence France-Presse Les cols bleus du Michigan, notamment les travailleurs de l’automobile, nombreux à Lake Orion, vont-ils faire faux bond une fois de plus aux démocrates en appuyant, comme ils l’ont fait il y a deux ans, les républicains de Donald Trump?

Donald Trump a remporté la présidence en 2016 en convainquant une partie des cols bleus des banlieues prospères de Detroit, au Michigan, qu’il était l’homme de la situation. Que feront-ils cette fois ? Le Devoir poursuit sa série de reportages.

À deux pas de l’usine d’assemblage de General Motors (GM) à Lake Orion, en banlieue nord de Detroit, des travailleurs prennent leur pause du matin. Ils fument une cigarette près du stationnement de Weber Automotive Corporation, un sous-traitant qui fabrique des pièces pour l’usine à côté.

« Ce que je pense de Trump ? Tu sais, c’est assez conservateur, ici », prévient Chip Quarrier, qui travaille aux ventes chez Weber Automotive, quand on lui dit qu’on vient du Canada.

« C’est sûr que Trump joue dur avec ses tarifs sur l’acier et l’aluminium, dit-il. C’est un homme d’affaires, il fait des deals. Mais il y avait un tel déséquilibre dans les relations commerciales des États-Unis, surtout avec la Chine, qu’il fallait faire quelque chose. »

Pour lui, les positions du président peuvent faire mal à court terme, mais vont aider les États-Unis à long terme. « A little bit of pain for a long term gain », comme il dit.

Son collègue Tom Angles voit les politiques de Trump avec « soulagement ». « Enfin un leader qui se tient debout », dit-il en aspirant la fumée de cigarette. « Je suis satisfait des baisses d’impôt. Ça nous fait plus d’argent à dépenser, c’est bon pour l’économie. »

Ici, on est loin de la grosse misère de certains quartiers de Detroit ou de la pauvre ville de Flint, par exemple, qui se démènent avec des milliers de pertes d’emplois dans l’industrie automobile. Le siège social de Fiat-Chrysler, situé tout près de là, donne le ton avec sa devanture montrant une immense affiche de camionnette, haute de dix étages.

Le slogan de la ville voisine en dit long sur l’état d’esprit des gens : « Auburn Hills, là où la vie, c’est les vacances », proclame un panneau à l’entrée de la municipalité. Et on se rend bien sûr dans la ville des vacances sur une autoroute à cinq voies dans chaque direction, si possible à bord d’un de ces pick-up hauts de dix étages.

Bavard mais efficace

Les travailleurs des entreprises des alentours vont généralement prendre un verre à la pizzeria G’s. Ce midi-là, ils étaient quelques-uns autour du bar. Tous des partisans de Trump, qui allaient voter pour le Parti républicain à tous les postes en jeu dans les élections de mi-mandat, la semaine prochaine — gouverneur du Michigan, sénateur, représentants, et ainsi de suite.

S’ils sont aussi nombreux qu’en 2016 à appuyer le Parti républicain, Donald Trump risque de garder le contrôle du Congrès. Mais s’ils reviennent à leur appui traditionnel pour les démocrates, le président peut se retrouver menotté par le Congrès.

Photo: Marco Fortier Le Devoir

« Je suis d’accord avec les politiques économiques de Trump, mais il n’a pas que des qualités. Il devrait parfois se la fermer et se tenir loin de Twitter », dit en soupirant Gerry Vincent. Lui et son collègue Tom Clacher travaillent dans la construction. Et ils sont occupés.

« J’ai pris ma retraite il y a six ans, mais l’économie roule tellement bien depuis l’élection de Trump que la compagnie m’a rappelé. Je recommence à travailler à 70 ans », dit Tom Clacher.

Leur spécialité, c’est la construction d’usines d’automobiles. Surtout en Asie, ces dernières années. Ils ont espoir que le protectionnisme du président leur redonne encore plus de travail chez eux. Ils rappellent que Ford et Fiat-Chrysler ont renoncé au cours des derniers mois à produire au Mexique des véhicules destinés au marché américain. Ford a aussi renoncé à importer de Chine un de ses nouveaux modèles.

Trump affirme qu’il est responsable de ces volte-face. Les gars de la construction le croient. « Pour l’industrie automobile, Trump est de loin le meilleur », dit Tom Clacher.

Son collègue et lui apprécient aussi la bataille commerciale contre la Chine, qu’ils décrivent en des mots qu’il vaut mieux ne pas reproduire dans un journal familial. Moins de taxes et d’impôts, moins d’intervention de l’État, plus de contrôle sur « l’immigration illégale » : Tom et Gerry sont contents.

Un loup dans la bergerie

Les cols bleus sont généralement contents, mais ils se trompent en appuyant Trump, estime Louis Rocha, président du syndicat des employés de l’usine GM de Lake Orion. Quelque 850 employés de l’usine appartiennent au local 5960 du puissant syndicat des Travailleurs unis de l’automobile (TUA).

Le syndicat reste fidèle à la tradition et appuie le Parti démocrate. Le syndicat a fait distribuer à ses frais des piles et des piles d’affiches, de dépliants et de panneaux publicitaires à l’effigie de tous les candidats démocrates. Même si Trump se pose en grand défenseur des intérêts des travailleurs avec son programme protectionniste.

« La posture de Trump, c’est de la poudre aux yeux. Je dis toujours à mon monde : si vous n’êtes pas fâchés, c’est que vous ne surveillez pas ce qui se passe », dit Louis Rocha, rencontré à son bureau situé dans un bâtiment anonyme, près de l’usine de GM.

Il reconnaît qu’une partie de ses membres sont attirés par la stratégie de Trump — le gars qui se tient debout pour défendre les intérêts des États-Unis contre les méchants Chinois. « Je pense qu’une partie de nos membres votent contre leurs propres intérêts », laisse tomber Louis Rocha.

Le Parti républicain n’est pas du tout l’ami des travailleurs, prévient le chef syndical : le gouvernement Trump tente de réduire le droit au piquetage, d’augmenter les pénalités en cas de grève et d’affaiblir les règles de sécurité en usine. Le gouverneur sortant du Michigan, Rick Snyder, a même taxé les pensions en 2012. Les retraités de GM en parlent encore avec des trémolos dans la voix. 

Bataille verte

Mais le plus grave, pour Louis Rocha, est la bataille des républicains contre la loi obligeant les manufacturiers à produire des véhicules à faibles émissions polluantes. L’usine de Lake Orion produit la sous-compacte Sonic et la Bolt entièrement électrique — les voitures les moins polluantes sur le marché, rappelle Louis Rocha.

« Si vous éliminez les normes sur les émissions qu’Obama a mises en place, pourquoi avons-nous besoin de véhicules électriques ? Beaucoup de manufacturiers produisent ces véhicules pour abaisser leurs émissions globales », explique le chef syndical.

L’opposition de Trump aux mesures environnementales met en péril l’existence même de l’usine de Lake Orion, estime Louis Rocha. Il rappelle sans cesse cet état de fait à ses membres. Et il leur dit d’aller voter. Moins de la moitié de ses membres se rendent généralement aux urnes lors des élections de mi-mandat, explique-t-il. « S’ils allaient tous voter, on gagnerait nos élections ! »

Il comprend que plusieurs de ses membres sont attirés par le Parti républicain parce qu’ils tiennent à leurs armes à feu ou s’opposent à l’avortement. « Mais ce sont des choses qui peuvent se régler en privé, en famille. S’ils tiennent à leur job et à leurs conditions de travail, ils doivent appuyer les démocrates. »
 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.