Flint: pauvreté, violence et eau empoisonnée

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître dans le pays le plus riche du monde, l’eau reste contaminée depuis quatre ans dans cette ville industrielle dévastée.
Photo: Marco Fortier Le Devoir Aussi invraisemblable que cela puisse paraître dans le pays le plus riche du monde, l’eau reste contaminée depuis quatre ans dans cette ville industrielle dévastée.

Quatre ans après la crise de l’eau contaminée, la ville de Flint, au Michigan, reste profondément traumatisée. Ses 102 000 résidents n’ont toujours pas accès à l’eau potable. La violence et la pauvreté font des ravages. Le Parti démocrate compte faire des gains importants dans cette région industrielle dévastée. Si les électeurs sortent voter.

Une interminable file de voitures s’est formée pendant la nuit. Au lever du soleil, d’autres gens sont arrivés à pied, dans le froid humide, en poussant un chariot emprunté à l’épicerie du coin. Comme tous les mardis matin, entre 400 et 600 personnes sont venues faire provision de bouteilles d’eau, de céréales, de sacs d’oignons.

Ces bouteilles d’eau, données par une banque alimentaire, sont la seule source d’eau potable des résidents de Flint. Vous connaissez l’histoire : aussi invraisemblable que cela puisse paraître dans le pays le plus riche du monde, l’eau reste contaminée depuis quatre ans dans cette ville industrielle dévastée. La population a été tenue dans l’ignorance durant plus d’un an.

Des milliers d’enfants ont été contaminés au plomb. Douze personnes ont perdu la vie à cause de la légionellose. Cinq responsables gouvernementaux ont été inculpés pour homicide involontaire.

« C’est bizarre, mais je me sens comme dans un pays du tiers-monde, man. Regarde les gens qui font la file pour de l’eau et de la nourriture. Regarde les maisons abandonnées, regarde l’ancien salon funéraire à moitié démoli. C’est complètement fou », dit en soupirant Jaymes Wesley, un retraité de General Motors venu donner un coup de main pour la distribution de la semaine.

Nous sommes dans le stationnement de l’église Asbury United Methodist Church, dans ce qui fut autrefois un quartier ouvrier plein de vie. Aujourd’hui, c’est la catastrophe. Dans les rues derrière l’église, des dizaines et des dizaines de maisons pourrissent dans l’indifférence. La plupart ont été désertées. Certaines sont encore habitées…

« On a plusieurs maisons qui n’ont plus l’eau courante. Les gens ont arrêté de payer leurs factures : pourquoi payer pour de l’eau contaminée ? Mais ils ne peuvent plus se laver ou faire fonctionner leurs toilettes », dit Rolandia Harris, travailleuse sociale.

Du changement, s.v.p.

Michael Moore avait fait un portrait dévastateur de sa ville natale dans le film Roger & Me, en 1989. À l’époque, le nombre d’emplois dans l’industrie automobile avait chuté de 80 000 à 50 000. Il ne reste plus que 5000 emplois dans ce secteur… Et la ville a perdu la moitié de sa population en un demi-siècle.

Les quartiers dévitalisés de Detroit, à 100 kilomètres d’ici, ont plutôt bonne mine comparés à Flint. L’humeur est sombre. Les gens sont révoltés. Certains quartiers sont dangereux. Il y a trois semaines, une fillette de sept ans a été tuée dans son lit par une balle perdue. Elle était la quatrième enfant à mourir par balle à Flint depuis le début de l’année.

« Toute cette violence, toutes ces fusillades, c’est horrible. On a besoin de changement », lance Jaymes Wesley, le retraité de GM.

Il en veut au gouverneur républicain sortant, Rick Snyder, « un élu malhonnête qui nous a laissés tomber sur toute la ligne ». Wesley souhaite de tout coeur que la démocrate Gretchen Whitmer, 47 ans, soit couronnée gouverneure de l’État. Whitmer et son opposant républicain, Bill Schuette, ont promis de régler une fois pour toutes le problème de l’eau potable à Flint. Mais le scepticisme règne.

« Si j’ai confiance en leurs promesses ? Non. La confiance est perdue. Mais je vais voter quand même. Il faut voter si on veut changer pour le mieux », dit Kaleka Lewis Harris, coordonnatrice de la distribution d’aide à l’église Asbury United Methodist Church.

Inciter les gens à voter

« Miss K. », comme on l’appelle ici, nous présente le pasteur d’une église voisine venu donner un coup de main. Lunettes noires d’intello, casquette et manteau aux motifs de camouflage kaki, le révérend Benny Stribling insiste : « Cette crise nous a forcés à travailler ensemble. La prochaine étape, c’est d’aller voter. Je le dis sans cesse à mes fidèles : inscrivez-vous sur la liste électorale, même si le système est conçu pour vous décourager ! »

Les Noirs et les autres minorités (54 % de la population à Flint) ont tendance à rester chez eux lors des élections de mi-mandat. Les démocrates ont lancé une campagne massive — sites Web, vidéos virales, messages radio, panneaux publicitaires — pour dire aux jeunes, aux femmes et aux minorités d’aller voter.

« Il faut que les républicains perdent leur majorité au Congrès. Trump doit être sous surveillance, sinon il est dangereux », dit Jaymes Wesley, qui en veut aussi à GM — son ancien employeur l’a forcé à prendre sa retraite à 53 ans, en 2006, parce qu’il s’était blessé au travail.

Des candidates comme Rashida Tlaib, qui sera sans doute la première musulmane élue au Congrès, soulèvent l’enthousiasme ici. Cette Américaine d’origine palestinienne milite pour le salaire minimum à 15 $ l’heure et l’assurance maladie universelle — une anti-Trump par excellence, qui soulève de grands espoirs.

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

 
 

Une version précédente de cet article, qui laissait sous-entendre que Michael Moore n'a pas remis les pieds à Flint depuis son documentaire Roger & Me en 1989, a été corrigée. Le réalisateur a consacré une grande partie de son dernier documentaire Fahrenheit 11/9 au scandale de l'eau contaminée dans sa ville natale.