Donald Trump face à une ville dévastée, Detroit

Les emplois reviennent à Detroit. Les gens aussi. Tranquillement. Après tout, ce n’est pas l’espace qui manque: cette ville tentaculaire, conçue pour 2 millions de personnes, en compte désormais 660 000.
Photo: William Edwards Agence France-Presse Les emplois reviennent à Detroit. Les gens aussi. Tranquillement. Après tout, ce n’est pas l’espace qui manque: cette ville tentaculaire, conçue pour 2 millions de personnes, en compte désormais 660 000.

En 2016, à la surprise générale, Donald Trump avait dû sa victoire en bonne partie au Michigan, État industriel en déroute qui avait cru au slogan « Make America Great Again ». Cette fois, le président risque de perdre le contrôle du Congrès à cause du même Michigan (et du Midwest), où les démocrates espèrent une vague bleue. Premier arrêt : Detroit, ville dévastée où l’optimisme reprend ses droits. Mais pas grâce à Trump.

Les cicatrices de la crise économique de la dernière décennie restent béantes. Partout en ville, des maisons abandonnées témoignent de la violence de la récession. Les ruines de bâtiments industriels rappellent le passé glorieux de la « ville de l’automobile », où les trois grands — Ford, GM et Fiat-Chrysler — ont fait la pluie et le beau temps, avant de s’effondrer.

Les journaux en rajoutent : Detroit reste une des villes les plus dangereuses du continent, avec plus de 300 meurtres et 8000 autres crimes violents par année.

Pourtant, Detroit renaît de ses cendres. Les emplois reviennent. Les gens aussi. Tranquillement. Après tout, ce n’est pas l’espace qui manque : cette ville tentaculaire, conçue pour 2 millions de personnes, compte désormais 660 000 résidents. La ville renaît, oui. Mais pas grâce à Donald Trump, disent les gens de Detroit. Peut-être même en dépit du président.

« Je n’aime pas Trump, je n’attends rien de lui, mais au moins l’économie va bien », résume Danielle Manley, gestionnaire à TechTown, un incubateur d’entreprises établi sur le campus de l’Université Wayne State, au coeur de Detroit.

Signe des temps, cet endroit branché, qui aide les jeunes entrepreneurs à se lancer en affaires, est situé dans l’ancien bâtiment où a été dessinée la célèbre Corvette de Chevrolet. Encore aujourd’hui, une rampe intérieure permettrait en théorie aux voitures de grimper tous les étages du bâtiment, mais seuls les vélos ont désormais le droit d’entrer…

Rions un peu

Après avoir perdu plus de la moitié de leurs concitoyens, on pourrait croire que les gens de Detroit auraient le moral à terre. Pas du tout. Au contraire, ils font preuve d’un optimisme à toute épreuve. C’est ce qui fait des États-Unis un pays fascinant : leur capacité à se relever sans cesse. Un panneau à l’entrée de TechTown résume l’état d’esprit des lieux : « Le rire guérit ! Faites preuve d’humour lorsqu’une tâche vous semble impossible. Riez avec (et même parfois de) votre famille, vos amis, vos voisins et vos collègues de travail (surtout les patrons) ! »

Voilà. Le ton est donné. Prenez par exemple Danielle Manley, cette gestionnaire de TechTown. Elle et son mari ont pris une décision radicale en 2015 : ces natifs du sud des États-Unis ont choisi de s’installer à Detroit. Ils avaient aussi considéré San Francisco ou… Montréal. Mais Detroit leur paraissait un « lieu d’occasions » incontournable.

Le couple a acheté un taudis sans eau ni électricité, aux fenêtres cassées, où s’entassaient des matelas et des mégots de cigarette. Trois ans plus tard, leur maison est devenue une coquette résidence de deux étages dans le quartier Corktown — emblème de la renaissance de la ville, où les cafés et restaurants branchés poussent comme des champignons.

Ils ont acheté la maison voisine, qui était elle aussi placardée, et ontconverti un étage de leur résidence en logement qu’il offre en location sur Airbnb. « On a saisi l’occasion. La faillite de la Ville est derrière nous et l’immobilier ne peut que prendre de la valeur », résume Danielle Manley.

Contrairement à leurs voisins, le couple n’a ni chien de garde ni système d’alarme. Et il n’y a pas de barreaux à leurs portes et fenêtres.

Pas d’effet Trump

Danielle Manley n’est vraiment pas une fan de Donald Trump. Mais commebien des gens ici, cette femme d’affaires n’est pas virulente envers le président. Indifférente, plutôt. Les électeurs semblent s’accommoder de l’homme au toupet jaune tant qu’il ne leur met pas de bâtons dans les roues.

« On a traversé deux guerres mondiales, ce n’est pas un dude qui va nous empêcher d’être optimistes », dit en riant Ali Beydoun, un restaurateur arrivé du Liban il y a 30 ans.

« La relance économique avait commencé avant l’élection de Trump. Avec ou sans Trump, il n’y a personne qui attend des subventions du gouvernement fédéral ici. Le petit peuple fait ses affaires et ne dépend pas du gouvernement. »

Ali Beydoun en veut par contre aux élus municipaux qui ont laissé la Ville et le système d’écoles publiques littéralement s’effondrer, à cause de la dépendance de l’économie aux troisgéants de l’automobile — et de la corruption. La relance de Corktown, par exemple, se fait sans enfants : les écoles publiques du quartier ont une réputation lamentable.

Comme dans bien d’autres grandes villes américaines, les familles avec enfants qui en ont les moyens vivent en banlieue. Lors de la campagne électorale de 2016, Donald Trump avait promis de relancer le centre-ville des grandes métropoles, mais les résultats se font attendre.

« Une classe créative »

À Detroit, en tout cas, les grands projets ont pris naissance avant l’arrivée de Trump. Et les capitaux privés sont à l’origine de la reconstruction. Le tramway est revenu au centre-ville grâce à un partenariat public-privé de 7 milliards. Un énorme complexe sportif de 863 millions de dollars — financé en partie par les revenus de la taxe scolaire, ce qui a soulevé un tollé — a été construit au centre-ville. Les Red Wings (hockey) et les Pistons (basketball) ont élu domicile dans cet aréna.

Oui, Detroit est une ville d’entrepreneurs où l’on mange bien, mais c’est plus que ça : on rencontre ici des gens à l’esprit créatif. Ce matin, la dame qui nettoyait les toilettes était fabuleuse !

 

La vraie force de Detroit n’est pas le béton, mais ses résidents. La confiance des gens. L’incubateur d’entreprises TechTown a aidé 1400 entrepreneurs à se lancer en affaires depuis 2004.

Ulysses Wright III est un de ces « doers », comme on les appelle ici. Un personnage. Originaire du Texas, il est venu à Detroit pour développer l’application COIF, destinée aux gens ayant besoin de services de coiffure ou de stylisme à la maison ou à l’hôtel.

« Oui, Detroit est une ville d’entrepreneurs où l’on mange bien, mais c’est plus que ça : on rencontre ici des gens à l’esprit créatif. Ce matin, la dame qui nettoyait les toilettes était fabuleuse ! »

Une partie de ces gens créatifs n’avait rien à perdre en 2016. Contre toute attente, certains ont appuyé Donald Trump. À Detroit, Hillary Clinton a obtenu 76 000 votes de moins que Barack Obama quatre ans plus tôt. Cette fois, les sondeurs prédisent une vague bleue au Michigan, peut-être pour faire contrepoids au président. Les gens créatifs sont parfois imprévisibles.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat – Le Devoir.