Un portrait assassin de Donald Trump l’incompétent

Le livre du journaliste Bob Woodward décrit un président inculte, colérique et paranoïaque dont l’entourage cherche en permanence à minimiser les dégâts.
Photo: Justin Sullivan Getty Images / Agence France-Presse Le livre du journaliste Bob Woodward décrit un président inculte, colérique et paranoïaque dont l’entourage cherche en permanence à minimiser les dégâts.

La ministre canadienne des Affaires étrangères était de retour à Washington mardi pour reprendre les négociations d’une nouvelle mouture de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Espérons que Chrystia Freeland a commencé sa journée en achetant et en lisant Fear : Trump in the White House du journaliste émérite Bob Woodward, lancé le même jour mondialement, parce que ce livre recèle de très étonnantes révélations sur les troublantes raisons de cette renégociation.

Les informations aussi piquantes que désolantes se retrouvent aux chapitres 17 et 19 du brûlot décrivant un président inculte, colérique et paranoïaque dont l’entourage cherche en permanence à minimiser les dégâts. Quitte à lui cacher des documents officiels pour l’empêcher de signer des ordres malheureux, voire catastrophiques. Le cas de l’ALENA tombe sous le modèle.

Le récit raconte comment le banquier d’affaires Gary Cohn, nommé à la tête du National Economic Council, a tenté de convaincre le président de ne pas s’opposer au libre-échange. L’ancien dirigeant de Goldman Sachs a envoyé de volumineux dossiers complets sur le sujet à son patron. Il ne les a pas lus. Il ne lit rien.

Le conseiller a donc expliqué de vive voix et simplement que plus de 80 % des emplois aux États-Unis proviennent du secteur des services, que les jobs de mineurs « n’intéressent plus personne ». Il a aussi expliqué que 99,999 % des économistes du monde favorisaient la diminution et non la hausse des tarifs douaniers.

Il a aussi reproché à Donald Trump, réputé génie des affaires, « une vision à la Norman Rockwell de l’Amérique », avec des usines de locomotives à vapeur. Il lui a demandé « à plusieurs reprises » d’où il tenait cette vision. Le président a répliqué qu’il la tenait depuis trente ans et qu’il n’en changerait pas, un point c’est tout.

Au bout de plusieurs tentatives détournées par ses adjoints, le président a obtenu la rédaction d’un avis de dénonciation de l’ALENA. Gary Cohn a fini par dérober la lettre officielle dans le Bureau ovale pour « ralentir » la prise de décision. Peine perdue, car à la longue, le très entêté Donald Trump a obtenu la renégociation de l’accord, dont les travaux amorcés il y a un an se poursuivent avec Mme Freeland.

Le pattern de l’exercice trumpien du pouvoir se répète au fil des chapitres, ici pour bloquer la volonté présidentielle de mettre fin à un accord économique avec la Corée du Sud, là pour ne pas mettre à exécution un ordre d’assassinat de Bachar al-Assad. L’ouvrage de plus de 400 pages dépeint un gouvernement débordé et imprévisible. Les pires situations mettent en danger non seulement la sécurité des États-Unis, mais la paix mondiale.

Fire and Fury de Michael Wolff, paru au début de l’année, avait la même ambition de décrire de l’intérieur la Maison-Blanche, comme l’aurait vu « une mouche sur le mur », disait cet autre journaliste Wolff. Fear, produit par l’irréprochable Woodward, l’homme du Watergate et de la chute de Nixon, réussit autrement mieux à donner l’impression d’y être. Les centaines d’entrevues menées et les documents consultés permettent notamment de reproduire des propos tenus dans le Saint des Saints de la politique américaine, comme s’ils avaient été enregistrés par un diptère reporter.

Franchement, à la longue, pour les non-initiés, la démonstration devient un peu redondante. Il faut tout de même admirer le travail d’enquête exceptionnel qui documente à chaud une situation inédite, cocasse, pathétique et souvent honteuse au sommet de la plus puissante nation du monde.

Les insultes fusent à tout bout de champ. Donald Trump traite son ministre de la Justice de « débile ». Le chef de cabinet John Kelly décrit son patron comme un « idiot ». Et quand le très exaspéré Gary Cohn essaie de faire entendre raison à son patron sur les mérites du libre-échange, le conseiller lui lance carrément : « Shut the fuck up and listen », en ajoutant « et vous pourriez apprendre quelque chose… ».

Le président a encore tenté mardi de dénigrer le livre sorti à l’anniversaire des attentats du 11 septembre 2001. Peine perdue. L’éditeur Simon Shuster a réalisé sept tirages de Fear : Trump in the White House, totalisant, avant même la sortie du livre en librairie, son premier million d’exemplaires, dont un peut-être dans les mains de la ministre Freeland…