Men in Black

Le quartier est un peu défraîchi, mais le balcon porte encore une couronne de fleurs artificielles et a presque l’air trop petit par rapport aux photos. C’est ici, à Memphis, Tennessee, il y a 50 ans, en cette année tellement rocambolesque qu’a été 1968, que Martin Luther King était assassiné par un suprémaciste blanc, cinq ans après son discours sur les marches du Lincoln Memorial à Washington. Celui où il formulait son rêve. Celui que ses quatre enfants « vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés sur leur couleur mais sur ce qu’ils sont ».

Rien n’est plus loin de ce rêve que la réalité de ce XXIe siècle.

Le revenu médian des ménages afro-américains était, selon une étude de la Brookings (par Scott Winship, Richard Reeves et Katherine Guyot) parue il y a trois semaines, de 36 898 $ en 2015, alors qu’il était de 62 950 $ pour les ménages blancs (l’écart se creuse depuis 2002). Une des conclusions du célèbre think tank, qui s’appuie alors sur une étude longitudinale de William Collins et Marianne Wanamaker du National Bureau of Economic Research de 1880 à 2017, conclut à la grande inertie économique intergénérationnelle des Afro-Américains. Les enfants — les fils tout particulièrement — noirs ont beaucoup moins de chances de bénéficier d’une forme d’ascension sociale.

Un rapport publié le mois dernier par des chercheurs du projet interuniversitaire (Brown, Harvard, Stanford) Equality of Opportunity, portant également sur une analyse intergénérationnelle (1989-2015) sur la pauvreté, la race et la mobilité économique, abonde dans ce sens. Les conclusions des auteurs sont sans ambiguïté : il existe, en matière de mobilité socioéconomique, un écart racial, mais aussi un écart de genre. Aux dépens des hommes afro-américains. Si la mobilité socioéconomique des femmes afro-américaines pauvres équivaut à celle des femmes blanches, c’est loin d’être le cas pour les hommes.

La proportion d’hommes afro-américains absents de la vie quotidienne des États-Unis est colossale, au point où le New York Times en a fait, il y a trois ans, un dossier intitulé « The Missing Black Men ». Sur ces hommes âgés de 25 à 54 ans qui devraient composer la force économique du pays, qui devraient alimenter la vie sociale du pays, un sur six manque à l’appel — qu’il soit mort ou incarcéré. Ainsi, à Ferguson, Missouri, parmi les Afro-Américains, pour 100 femmes vivant hors de prison, il n’y a en fait que 60 hommes, alors que ce déséquilibre n’existe pas chez les hommes blancs (où la proportion est de 1 pour 100). Cela représente, explique alors le New York Times, un déficit de 120 000 hommes de 25 à 54 ans à New York, de 45 000 à Chicago et de 30 000 à Philadelphie.

 

Il y a pour cela des explications manifestes. L’homicide est la première cause de mort chez ces jeunes hommes, mais ils meurent également plus fréquemment de problèmes cardiaques, d’infections respiratoires. Plus encore, écrivent les auteurs du rapport de l’Equality of Opportunity Project, 21 % des hommes qui ont grandi dans les ménages les plus pauvres sont incarcérés chaque jour — contre 7 % pour leurs alter ego blancs. Cela conduit Ryan Cooper, qui en fait état pour The Week, à conclure que, si l’analyse intersectionnelle est indispensable pour comprendre la violence à laquelle les femmes transgenres noires sont exposées, pour appréhender le poids du sexisme à l’égard des femmes de couleur, elle doit être repensée pour prendre la mesure de la brutalité du système pénal à l’égard des hommes.

Élever un fils noir impose de lui donner des conseils comportementaux — particulièrement en présence des forces de l’ordre — que moi, mère d’un garçon blanc, je n’aurai sans doute jamais à prodiguer. Le syndrome Emmett Till (ce garçon venu de Chicago pour rendre visite à sa famille au Mississippi et qui a été lynché pour avoir « offensé » une femme blanche dans une épicerie) est encore manifeste. C’était en 1955. Et sa mort a été l’une des braises du Civil Rights Movement.

Mais il y a seulement trois mois, à la Saint-Sylvestre, deux adolescents noirs de 15 et 17 ans étaient battus pour avoir parlé à une jeune fille blanche à Gramercy, en Louisiane. Il y a seulement trois ans, un jeune garçon noir de 12 ans était suspendu une journée de son école en Ohio pour avoir « regardé une écolière blanche ». Les garçons noirs, selon les données du Department of Education Office for Civil Rights, sont suspendus trois fois plus souvent que les garçons blancs. Ils forment une minorité des élèves au secondaire (16 %), mais représentent jusqu’à 42 % des expulsions et leurs punitions donnent plus souvent lieu à l’intervention des forces de l’ordre et à des arrestations, première étape vers le monde carcéral : l’American Civil Liberties Union parle d’un pipeline de l’école vers la prison.

Cinquante ans plus tard, « Black lives matter », mais moins que ce que le révérend King avait rêvé.

5 commentaires
  • Alain Raby, Raby - Abonné 7 avril 2018 00 h 46

    Hommes en noir !

    Hommes en noir !

  • Alain Raby, Raby - Abonné 7 avril 2018 06 h 39

    Hommes au Noir ou Hommes en noir

    Qu'est-ce que cette manie française d'émailler un texte de mots et locutions anglaises ?
    Détestable et inacceptable au journal LE DEVOIR, tout particulièrement.
    Autrement nous apprécions les intéressantes chroniques de cette dame.
    Alain Raby

  • Christian Dion - Abonné 7 avril 2018 09 h 57

    Martin Luther King

    S'il revenait à la vie aujourd'hui, il referait le même discours qu'en 1963.
    Christian Dion,abonné

  • Colette Pagé - Abonnée 7 avril 2018 11 h 27

    Et cette situation n'est pas prête de changer !

    Avec un Président raciste dont le Père était membre du Klu Klux Khan et dont le fils sauf erreur a déjà été condamné pour avoir refusé de louer des logements à des familles noires et qui sauf le Ministre de la santé ne ne compte aucun noir dans son entourage.

  • Hélène Gervais - Abonnée 8 avril 2018 07 h 43

    C'est aberrant ....

    de constater à quel point les américains n'évoluent pas. Les noirs demeurent encore des sous-hommes pour eux. Si ce grand Homme, Martin Luther King, revenait, il ne verrait pas grand changement malheureusement. Beaucoup de jeunes hommes se font encore tirer à bout portant par des policiers blancs, juste parce qu'ils sont noirs. C'est à n'y rien comprendre