Frappes en Syrie: et après?

Un père pleure la mort de son bébé d’un an, victime d’un bombardement des forces d’Al-Assad à Douma, une ville tenue par les rebelles.
Photo: Abd Doumany Agence France-Presse Un père pleure la mort de son bébé d’un an, victime d’un bombardement des forces d’Al-Assad à Douma, une ville tenue par les rebelles.

Les États-Unis et la Russie ont échangé de sévères mises en garde, vendredi, au lendemain de l’attaque-surprise américaine contre une base aérienne du régime de Bachar al-Assad.

La poussière est à peine retombée sur la base militaire d’Al-Chaayrate, en Syrie, ciblée par 59 missiles Tomahawk américains. Mais vendredi, les bombardements ont fait place à une guerre de mots. Cette première intervention militaire américaine contre le régime Assad depuis le début du conflit, il y a six ans, a piqué au vif le président russe, Vladimir Poutine, qui défend le gouvernement syrien depuis 2015. Un porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, a dénoncé l’attaque « illégale » lancée par les États-Unis.
 

Photo: Jewel Samad Agence France-Presse La représentante des États-Unis aux Nations unies, Nikki Haley 

Nikki Haley, ambassadrice américaine aux Nations unies, a répliqué que le président Donald Trump est prêt à frapper de nouveau. « Les États-Unis ont répondu de façon très modérée hier soir. Nous sommes prêts à en faire plus, mais nous souhaitons que ce ne soit pas nécessaire », a-t-elle dit vendredi.

Des experts s’attendent à une escalade de la guerre verbale entre les présidents Trump et Poutine au cours des prochains jours. Mais il est peu probable que le conflit vire à l’affrontement militaire entre les deux puissances, selon eux.

La Russie a convoqué une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies. Le Pentagone, de son côté, a déclenché une enquête sur le rôle présumé de la Russie dans l’attaque chimique de mardi, qui a tué au moins 80 personnes, dont des femmes et des enfants, dans la ville rebelle de Khan Cheikhoun, en Syrie.

Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Le représentant de la Russie aux Nations unies, Vladimir Safronkov

Le président Donald Trump a attribué au régime de Bachar al-Assad la responsabilité de cette attaque « odieuse », qu’il a qualifiée de « honte pour l’humanité ». Le président syrien s’est défendu d’avoir attaqué son propre peuple avec ce qui ressemble à du gaz sarin, une arme hautement toxique qui est interdite par des traités internationaux.

La communauté internationale a largement appuyé l’attaque américaine contre la base syrienne et estime que le régime Assad est responsable du massacre à l’arme chimique de cette semaine.

Des chefs imprévisibles

Des experts estiment que tout peut arriver en raison de la personnalité de Trump et de Poutine. Mais les États-Unis comme la Russie n’auraient rien à gagner d’une escalade militaire.

« Les deux hommes sont imprévisibles, dit Houchang Hassan-Yari, professeur au Département de science politique du Collège militaire royal du Canada, à Kingston en Ontario. La personnalité de Poutine est un peu comme celle de Trump. Il veut être apprécié comme un chef solide, qui ne recule pas devant l’adversaire. On peut penser que les deux vont essayer de sauver la face dans les prochains jours. »

L’attaque-surprise aux missiles Tomahawk, lancée à partir de deux navires stationnés dans la mer Méditerranée, représente tout un revirement dans la position de Donald Trump, note M. Hassan-Yari. Jusqu’à la semaine dernière, le président américain s’accommodait de la présence de Bachar al-Assad à la tête de la Syrie.

Trump avait aussi émis plusieurs mises en garde contre une intervention américaine après l’attaque chimique qui avait fait des centaines de morts (jusqu’à 1800, selon l’opposition syrienne) en août 2013 en banlieue de Damas. Le président Barack Obama avait renoncé à bombarder le régime Assad, même si celui-ci avait franchi la « ligne rouge » évoquée par Washington — le recours aux armes chimiques.

Obama n’était pas intervenu par crainte de répéter l’erreur commise avec l’invasion de l’Irak en 2003, rappelle Thomas Juneau, professeur adjoint à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. Le prédécesseur de Donald Trump craignait que la chute de Bachar al-Assad aggrave le chaos en Syrie, comme c’est arrivé en Irak après la défaite de Saddam Hussein. Les officiels américains ont sans doute rappelé ce risque au président Trump.

Le danger de s’embourber

« Il y a un risque d’engrenage, de la pente glissante pour les Américains, dit Thomas Juneau. Si le régime Assad s’effondrait, on se ramasserait dans une éventuelle situation post-conflit où on n’aurait pas d’institutions étatiques pour reconstruire la Syrie. Le régime Assad, on a l’impression qu’il est fort, qu’il domine l’opposition, mais ce n’est pas vrai : il est extrêmement fragile, il survit parce que l’opposition est encore plus faible. »

Le professeur estime que l’attaque de jeudi ne change rien au conflit syrien pour le moment. « C’est un conflit figé, un conflit qu’aucun parti, que ce soit le gouvernement Assad ou un des groupes de l’opposition, ne peut gagner. »

Le président Trump a indiqué que la frappe américaine visait à dissuader le régime syrien de recourir aux armes chimiques. Rien de plus, pour l’instant. La réplique ferme et agressive des Russes n’est pas étonnante, selon Thomas Juneau. Il croit cependant que le président Poutine n’a aucun avantage à chercher l’affrontement militaire avec Washington, tout simplement parce que les États-Unis ont « infiniment plus de moyens que les Russes ».

« La Russie a gagné beaucoup d’influence en Syrie depuis deux ans, d’abord et avant tout parce que les Américains étaient relativement peu présents. Donc, l’objectif de la Russie, c’est que les Américains demeurent relativement peu présents. Comment faire ça aujourd’hui pour les Russes ? En évitant une escalade. Mon impression, c’est qu’ils vont essayer de calmer le jeu pour éviter d’entraîner les Américains dans ce conflit-là », dit M. Juneau.

12 commentaires
  • Salah-Eddine Khalfi - Inscrit 8 avril 2017 04 h 06

    Le Devoir est-il toujours indépendant ?

    À la lumière des derniers événement en Syrie, il est clair que ce n'est plus le cas. Le Devoir representait les derniers vestiges d'un journalisme d'investigation honnête et intelligent qui a toujours démontré une neutralité à toute épreuve. Malheureusement cette époque est bien révolue. Cette entité semble avoir rejoint les rangs des "medias de masse" pour qui les "faits" ont peu d'importance. On pointe du doigt et l'on comdanne sans aucune preuve, en se fiant aveuglément à des sources connues pour leur "partisaneries" géopolitiques. De l'indépendance à la partisanerie il n'y avait qu'un pas à franchir. Apparement c'est fait. Mesdames, Messieurs, respectueusement, je tire ma révérence.

    • Yves Côté - Abonné 8 avril 2017 12 h 41

      Monsieur Khalfi, vous ne faites qu'exercer votre droit de consommateur le plus strict en tirant ainsi votre révérence...
      Peut-être un jour reviendrez-vous au Devoir pour discuter avec nous tous qui y sévissons comme abonnés ?
      Toutefois, une question si vous ma permettez ?
      Où donc allez-vous vous informer dorénavant en mieux pour avoir des informations moins biaisées selon vous; dans quel journal ou autre ?
      Je serais curieux, comme nombre de nous je pense, à le savoir...

      Salutations républicaines, Monsieur.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 avril 2017 21 h 58

      « Le Devoir est-il toujours indépendant ? » (Salah Eddine Khalfi)

      De cette question, cette douceur :

      Dans l’ensemble des articles, notamment ceux des éditoriaux, des chroniques et autres, le quotidien Le Devoir, étant indépendant de par son histoire-mémoire, sa nature et culture, se réserve le droit d’exprimer des opinions qui, susceptibles parfois de choquer, ou d’étonner, son lectorat, peuvent rejoindre, avec nuances ou selon, d’autres opinions et médias !

      Prendre « position » signifie non pas faire comme les autres médias mais demeurer indépendant d’esprit et de corps, et ce, tout en sachant que le lectorat-cible a cette possibilité de « critique » libre et ouverte tout autant de partisanerie que d’indépendance !

      De ce point, Le Devoir semble être en avance sur plusieurs autres médias qui, ces derniers, tolèrent difficilement tant le droit que le devoir à la différence ainsi qu’à la critique !

      Bref ! - 8 avril 2017 -

    • Jean-Marc Simard - Abonné 9 avril 2017 00 h 00

      Se toutes évidfences vous prenez la partie du régime Assad...C'est votre droit ? Vous pensez que les preuves sont fabriquées ? C'est votre droit...Pourtant je ne suis pas du genre belliqueux, mais les quelques images que j'ai vu lors des reportages des journalistes crédibles, et de plusieurs différentes chaînes qui n'ont pas le loisir de mentir puisque en concurrence,, me prouvent hors de tous doutes raisonnables que ces attaques ont bel et bien eu lieu, et qu'elles ont été faites par Assad, avec la connivence des Russes...Nier le vérité et l'étouffer ne sert à rien...Et vos reproches ne me convaincront pas du contraire...Je crois que le devoir reste un journal crédible...Si vous voulez cesser votre abonnement, c'est aussi votre droit, quoique je trouve cette décision déplorable...

    • Jean-Marc Simard - Abonné 9 avril 2017 00 h 27

      Je rajouterais ceci à mon commentaire précédent démontrant pourquoi je crois que le coup du sarin a été fait par Assad:

      1- Les images de l'attaque ont été prises par des téléphones cellulaires et de ipad par des citoyens:
      2- Assad et les Russes depuis les attaques faites en 2013 avaient eu pour mandat de l'ONU de détruire tous les stocks d'armes chimiques, ce que visiblement ils n'ont pas fait puisque ces armes ont été encore utilisées dernièrement:
      3- Les militaires d'Assad et les Russes savaient où se trouvaient les hangars où les stocks étaient entreposés, ce qui ne les a pas empêché de bombarder quand même ces hangars, sachant très bien les conséquences;
      4- Enfin les preuves par satellite démontrent que ce sont les avions d'Assad qui ont fait les bombardements et qu'ils ont décollés de la base militaire bombardé par les USA;
      5-Nier l'évidence ne sert certainement pas la cause de la paix en Syrie...

    • Raymond Lutz - Inscrit 9 avril 2017 14 h 04

      Je vous appuie M. Khalfi. M. Simard, cette attaque ne peut-être due au gaz sarin: les secouristes (et les parents implorés comme celui sur la touchante photo) ne peuvent manipuler les victimes sans équipement hazmat. Googlez "Sarin attack japan metro" pour observer une vraie attaque au sarin. Tout cela est une mise en scène, à part les victimes malheureusement.

      Eh, la riposte elle-même est militairement symbolique: seuls des avions en panne ont été touchés. La piste est restée intacte. Quelques civils ont été tués cependant par les cruise missiles...

  • Serge Lamarche - Abonné 8 avril 2017 04 h 28

    Si vrai, bon coup

    Si le gas sarin a vraiment été utilisé, une bonne riposte en valait la peine. Et tout ça ne fait qu'augmenter les morts de non-américains. De plus, les USA dégonflent l'importance de la Russie.
    La problématique complexe ne se règlera pas comme ça. Il faut stabiliser la région pour éliminer les conflits. Si c'est ce qu'on veut, évidemment. Détruire, détruire, ce n'est pas très constructif, non? Ha!

  • Gilles Bonin - Abonné 8 avril 2017 08 h 23

    Ce devait être fait, mais...

    L'attaque commandée par Trump contre la base syrienne, limitée et très ciblée - même les russes avaient été prévenus, devait être faite. Mais comme le commentent plusieurs commentateurs, ça ne changera rien en Syrie même, car, brouillon et incompétent qu'est Trump, il n'a pas de plan d'ensemble d'intervention dans le conflit syrien et surtout pour le solutionner.

    Il a probablement aussi envoyé un message à la Chine concernant la Corée du Nord (et aussi un peu à la Russie et à l'Iran), mais encore sans stratégie d'ensemble. Ça risque d'aller dans tous les sens, selon le dernier «conseiller» qui lui soufflera de poser une action, comme on l'a vu depuis le début de son mandat.

    Parlant de la Chine, le sommet entre les deux présidents a été complètement éclypsé par la frappe en Syrie et peut-être fait perdre la face du président chinois auprès de son peuple et ça ça ne pardonne pas... à surveiller.

  • Gilles Théberge - Abonné 8 avril 2017 12 h 05

    Oui ces images sont percutantes, mais si on ne peut les nier, de voir toutes les chancelleries occidentales embarquer dans le train accusatoire d'Assad laisse un peu sur notre faim.

    Il suffit d'écouter ce ministre britannique s'exprimer sur le sujet pou douter du manque grave de Trudeau qui a cautionné les frappes américaines... http://www.mondialisation.ca/peter-ford-ex-ambassa

  • Michaël Lessard - Abonné 8 avril 2017 13 h 37

    La communauté internationale est divisée selon l'ONU. Quelques info non dites dans nos médias.

    Dire que la « communauté internationale a largement appuyé » est une impression occidentale plutôt qu'un fait. Ce sont les membres de l'OTAN ont appuyé en concert ; pas les 193 États de l'ONU.

    Combien de médias ont rapporté que le Conseil de sécurité a été convoqué par la Bolivie et que son représentant a dit les vérités suivantes (source: média officiel de l'ONU):

    - L'ONU interdit les actions unilatérales [Charte de l'ONU/droit international] ;

    - Pendant que le texte onusien pour l'investigation est en discussion au même Conseil, les États-Unis bombardent ;

    - « Les États-Unis ont décidé d’être enquêteur, juge et procureur », a-t-il poursuivi, rappelant qu’aucune enquête n’avait été menée pour déterminer les auteurs de l’attaque d’Edleb ;

    - Il a rappelé les fausses « preuves » de 2003 pour envahir l'Irak, mais aussi les fausses « preuves » en 2013 pour une autre attaque chimique en Syrie (on ne sait toujours pas qui est coupable; la Turquie est soupçonnée) ;

    - Que l'invasion de l'Irak, sous de faux prétextes, est une des causes principales de l'existence même de Daesh/ISIS ;

    - Le représentant a rappelé la longue histoire de coups d’État financés par la CIA en Amérique latine. Ce Conseil ne peut pas être un pion sur l’échiquier de la guerre, a-t-il dit, en déplorant qu’il y ait au sein de ce Conseil des « membres de première et de seconde classe ».

    Le représentant égyptien a surpris avec la déclaration « le peuple syrien était victime d’une guerre menée par procuration, les différentes parties privilégiant leurs intérêts ». (Bien dit!)

    La Suède et d'autres pays qui ne sont pas membres de l'OTAN ont adopté une position plus rationnelle. Nos médias ne citent que les gouvernements alliés qui appuient en concert.

    L'article du média officiel des Nations unies nomme d'autres positions d'États:
    https://www.un.org/press/fr/2017/cs12783.doc.htm

    • Michaël Lessard - Abonné 8 avril 2017 13 h 53

      Bombarder à partir de ouï-dire en violant la Charte des Nations unies n'est pas un acte policier ni de justicier. Une force policière non corrompue convoque les suspects et mène une enquête : elle ne lance pas des représailles violentes au pif.

      Il faut considérer en plus les dangers politiques et aussi que c'était probablement faux en 2013 déjà (autres attaques chimiques).

      Plusieurs États jouent leurs cartes sordides dans la région (Turquie, Arabie saoudite, etc.), en plus des groupes terroristes, donc on ne sait pas...