Taiwan, forteresse imprenable de la COVID-19

Taiwan a adopté très tôt durant la pandémie une politique «zéro COVID».
Photo: Chiang Ying-ying Associated Press Taiwan a adopté très tôt durant la pandémie une politique «zéro COVID».

Taiwan est (encore) épargné par la vague de COVID-19 qui enflamme l’Asie. Les clés du succès de ce bon élève ? Suivi des contacts, contrôle des frontières et adhésion de la population. Mais sortir des pratiques du « zéro COVID » s’annonce difficile…

Taipei, les codes QR font maintenant partie intégrante du paysage : chaque commerce en affiche un dans sa vitrine. Avant d’entrer, tout client le scanne avec son téléphone, ce qui envoie automatiquement un message texte au 1922, le numéro de la Santé publique locale. « Je le fais, bien que ce soit pénible, puisque ça peut aider à contrôler le virus », explique Chieh-Ju, une trentenaire vivant dans la capitale taiwanaise qui se dit quand même inquiète pour la protection de ses données personnelles.

Si elle obtient un résultat positif à un test COVID prochainement, ses mouvements des 14 derniers jours seront disséqués, et les personnes ayant pu entrer en contact avec elle retrouvées.

Derrière cette innovation toute simple lancée courant 2021 et nommée « 1922 SMS » se trouve le collectif de pirates informatiques g0v, qui s’est donné comme mission de rendre le gouvernement plus transparent, et dont est issue l’actuelle ministre du Numérique, Audrey Tang. 1922 SMS respecte la vie privée des utilisateurs, assure cette anarchiste autoproclamée : « Le contenu du message texte [localisation, numéro de téléphone et heure] est conservé par l’opérateur du réseau mobile. Il peut être utilisé seulement pour suivre des contacts et envoyer des notifications, et doit être effacé après 28 jours. »

Ce système basé sur la participation de chacun est surtout moins lourd que d’autres mesures utilisées pour contenir le virus à Taiwan. Signaux cellulaires et images de vidéosurveillance sont notamment sollicités pour s’assurer que ceux qui arrivent de l’étranger respectent la longue quarantaine obligatoire (passée récemment de 14 à 10 jours). Le contrôle des frontières est très strict, ce qui est aisé sur une île : à quelques exceptions près, seuls les résidents peuvent entrer sur le territoire. Mais les résultats sont là : chaque jour depuis deux ans, de nombreux cas sont ainsi interceptés.

Lorsque le variant Omicron s’est frayé un chemin jusqu’à Taiwan, on a craint que les cas explosent comme ailleurs. Pourtant, au plus fort de ce qui fut finalement une vaguelette, il n’y eut que quelques dizaines de cas quotidiens issus d’une transmission communautaire du virus. Tous les foyers de contamination potentiels ont été neutralisés en un temps record. De quoi confirmer ce que tout le monde savait depuis 2020 : avec à peine 853 décès pour 23 millions d’habitants et malgré un accès tardif aux vaccins, la gestion taiwanaise de la pandémie est un succès.

Un exemple pour le monde

 

Le petit État asiatique n’a connu qu’une seule « vraie » vague de COVID-19, en mai 2021, et elle ferait l’envie de bien des pays lourdement endeuillés : il y eut au maximum 500 nouveaux cas par jour. Les salles à manger des restaurants ont alors été fermées quelques semaines, mais aucun confinement n’a été imposé.

On peut relativiser ce bon bilan en rappelant qu’il s’est bâti sur un échec d’hier : au début des années 2000, Taiwan a été un mauvais élève lors de l’épidémie de SRAS. La désorganisation a mené à 73 morts, selon les centres taiwanais de lutte contre des maladies (contre 349 pour la Chine, 60 fois plus peuplée), mais la leçon a été retenue : depuis, une approche ultrapréventive est utilisée dès qu’un virus pointe le bout de son nez.

En janvier 2020, alors que les pays occidentaux envoyaient des masques en Chine, Taiwan interdisait leur exportation. Déjà, le collectif g0v mettait les mains à la pâte en cartographiant les stocks dans les différentes pharmacies. Puis un système de rationnement fut mis en place : chaque citoyen pouvait acheter quelques masques par semaine dans un dépanneur de quartier sur présentation de sa carte d’assurance maladie.

Depuis (et hormis lors du pic pandémique de la mi-2021), une forme de normalité s’est installée. Les lieux qui étaient bondés en 2019 le sont toujours en 2022, la différence résidant dans l’application de quelques règles sanitaires. Le port du masque est la plus emblématique d’entre elles, puisque celui-ci est obligatoire même en extérieur dès l’âge de deux ans — il n’est pas rare de voir des parents faire du zèle en l’imposant à leur nourrisson.

La presse locale regorge toutefois d’histoires témoignant de l’anxiété d’une population qui n’a jamais été réellement aux prises avec le virus. Comme ces hommes furieux d’un village côtier qui ont lancé des bouteilles sur la maison d’une mère et sa fille infectées. Ou cette école qui a renvoyé un professeur américain après que ce dernier a reçu un résultat positif durant sa quarantaine.

Une stratégie là pour de bon ?

Malgré la moindre létalité du variant Omicron, les autorités sanitaires sont toujours aussi intransigeantes. Journaliste français installé à Taipei, Adrien Simorre l’a constaté le dimanche 13 mars : alors qu’il était en quarantaine chez lui et ne présentait aucun symptôme, son autotest s’est révélé positif. Une ambulance l’a amené illico dans une petite chambre d’hôtel, avec une caméra de surveillance braquée sur lui. « On ne m’a pas expliqué combien de temps j’allais rester, je sentais que c’était difficile de poser des questions », relate-t-il. Son sort s’est amélioré après qu’il eut raconté sa mésaventure sur Twitter : il a été transféré dans un centre de quarantaine, où il a profité d’un peu plus d’intimité, mais où il a quand même séjourné une dizaine de jours.

« L’approche “zéro COVID” a apporté des bienfaits à la fois sanitaires et économiques, et a été populaire là où elle a été mise en place », notait en juillet 2021 un rapport du Economist Intelligence Unit, mais « cette politique deviendra non viable lorsque l’économie mondiale rouvrira ». Les flambées épidémiques en Chine et à Hong Kong démontrent également les limites de cette stratégie face à un variant plus contagieux.

À Taiwan, bien malin qui devinera pour combien de temps elle restera d’actualité. Aucun horizon n’a été dessiné quant au retrait du masque obligatoire : le dernier assouplissement date de la fin février, et autorise le visage découvert lors d’activités sportives, ou quand on est seul en voiture.

De timides appels pour un changement d’approche émergent tout de même. Ainsi, l’industrie touristique aimerait bien voir tomber la quarantaine. Ce ne sera pas pour 2022 : si l’on se fie aux propos du ministre de la Santé, elle pourrait être raccourcie progressivement, mais probablement pas supprimée. Paradoxe cocasse, la maison d’édition Lonely Planet a classé Taipei deuxième ville au monde à visiter en 2022, notamment en raison de sa capacité à contenir la COVID… mais la capitale taiwanaise risque de rester inaccessible aux touristes étrangers pour un bon moment.

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