À deux semaines des JO, la situation pandémique du Japon en chiffres

Arrivée de l'équipe américaine de boxe à l'aéroport international de Narita, à l'est de Tokyo, le 1er juillet dernier.
Photo: Kyodo News via Associated Press Arrivée de l'équipe américaine de boxe à l'aéroport international de Narita, à l'est de Tokyo, le 1er juillet dernier.

À deux semaines des Jeux olympiques et aux prises avec une montée des cas liés au variant Delta, le Japon affiche toujours de faibles taux de vaccination, avec moins de 30 % de sa population immunisée. Et si une majorité de Japonais, craintifs à l’approche du grand rendez-vous sportif, souhaitent se faire vacciner, la gestion de la campagne de vaccination a ralenti le processus.

« Au départ, le gouvernement voulait que ce soit une firme japonaise qui développe le vaccin. Ça n’a pas fonctionné. Donc, quand ils ont décidé d’acheter des vaccins à l’étranger, il était déjà un peu tard », explique Bernard Bernier, professeur titulaire du Centre d’études asiatiques de l’Université de Montréal.

Contrairement à plusieurs autres pays, le Japon a donné sa bénédiction à un premier vaccin contre la COVID-19 très tardivement : la formule de Pfizer-BioNtech n’est officiellement approuvée que depuis le 14 février dernier en sol nippon. En comparaison, Santé Canada lui donnait son feu vert le 9 décembre 2020. Pour tout nouveau vaccin ou médicament, le Japon impose aussi l’obligation de faire des essais cliniques supplémentaires sur son territoire, et ce, même si le produit a déjà été validé par des études cliniques ailleurs dans le monde.

« On s’est aussi aperçu que le système de santé au Japon était mal organisé. Il y a eu des retards, même pour ceux qui voulaient obtenir le vaccin », ajoute M. Bernier. En effet, le Japon exige que les vaccins soient administrés uniquement par des médecins ou des infirmières. Moins de personnel, donc, pour déployer rapidement une campagne de vaccination d’une telle ampleur.

À ce jour, près de 28 % de la population japonaise a reçu au moins une dose de vaccin contre la COVID-19 et 16 % est complètement immunisée.

Pour sa part, le professeur rattaché à l’observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand Yann Roche observe une absence de sentiment d’urgence au sein de la population. « Depuis le début de la pandémie, on compte 14 800 décès pour une population de plus de 100 millions d’habitants. Ce n’est donc pas une population qui a été frappée fortement par la pandémie […], et donc, on n’a pas vraiment une sensation de panique, d’après les observateurs. »
 


« Ce qui est assez marquant dans ce pays, c’est aussi que les gens ont tendance à porter le masque même quand il n’y a pas de pandémie. Ils ressentent donc moins l’urgence du vaccin », ajoute le professeur.

Malgré un bilan moins écrasant que dans plusieurs autres pays, M. Bernier pense que le sentiment est plutôt là. « Je pense que la majorité des Japonais veulent se faire vacciner. [Le problème], c’est qu’ils n’ont pas accès facilement aux vaccins, c’est la distribution. […] Il n’y a pas assez d’endroits où l’on administre le vaccin et il y a une fatigue du système de santé », affirme le spécialiste de l’Asie.

Des Jeux à huis clos

Aux prises avec une récente augmentation de ses cas quotidiens liée au variant Delta, le gouvernement japonais a annoncé un nouvel état d’urgence dans la capitale, qui durera jusqu’au 22 août et qui couvrira donc toute la période des Jeux. Par conséquent, la ministre japonaise des Jeux olympiques, Tamayo Marukawa, a annoncé qu’il n’y aura pas de spectateurs sur les sites à Tokyo.

Le ministre japonais chargé du dossier de la COVID-19, Yasutoshi Nishimura, a également indiqué que « le nombre de nouveaux cas continue d’augmenter à Tokyo » et que « le variant Delta, plus infectieux, représente désormais environ 30 % des cas ».


Dans une récente lettre, le président du Comité international olympique, Thomas Bach, affirmait que « 84 % des membres des délégations des [comités nationaux olympiques] seront vaccinés. L’équipe du CIO — les membres et le personnel du CIO — arrivera au Japon avec près de 100 % d’entre eux vaccinés ou immunisés ». Quelque 70 à 80 % des représentants des médias le seront également.

Malgré l’arrivée des visiteurs vaccinés pour la plupart et l’absence de spectateurs, « les dangers de contamination » guettent toujours le personnel japonais, craint M. Bernier. « Il va y avoir tout le personnel japonais, les bénévoles, les officiels… Il y en a qui ne sont pas vaccinés là-dedans. [Les étrangers] vont être isolés dans des bulles avec des Japonais qui ne resteront pas nécessairement dans ladite bulle », explique-t-il.

« On ne pourra pas forcer les Japonais qui travaillent — ceux qui cuisinent pour les athlètes, par exemple — à rester là 24 heures sur 24. Ils vont retourner chez eux. On va essayer de limiter les contacts, mais il va y en avoir », poursuit M. Bernier.

« Ne pas perdre la face »

Alors, pourquoi tenir les Jeux au moment où les cas augmentent et tandis que les faibles taux de vaccination rendent la population japonaise vulnérable ?

« Ça peut sembler caricatural, mais une réalité qui influe sur les pays de l’Est asiatique, c’est de ne pas perdre la face. Ce serait les Jeux qui auraient été annulés par la pandémie. Et les seuls jamais annulés pour une autre raison que la guerre. Pour les Japonais, ça aurait été une pilule difficile à avaler », observe M. Roche, de la Chaire Raoul-Dandurand.

D’autant plus que leurs voisins chinois organisent les prochains Jeux d’hiver. « Voir leurs rivaux chinois organiser les Jeux suivants, imaginez la claque que ça serait. Et on peut être sûr que les Chinois ne se seraient pas gênés pour le leur faire remarquer », note-t-il.

En parallèle, annuler les Jeux entraînerait des pertes financières considérables pour le CIO et la Ville de Tokyo. Les pertes pour l’annulation de la transmission télévisuelle de l’événement seraient évaluées entre 3 et 4 milliards de dollars, selon M. Bernier. « L’aspect financier est important, d’autant plus que le gouvernement japonais a une dette accumulée très élevée, autour de deux fois le PIB annuel, ce qui est plus que n’importe quel autre pays au monde », conclut le spécialiste du Japon.

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