Taïwan au cœur d'un bras de fer entre la Chine et les États-Unis

Le ministre taïwanais des Affaires étrangères, Joseph Wu
Photo: Sam Yeh Agence france-Presse Le ministre taïwanais des Affaires étrangères, Joseph Wu

Au moment où le régime chinois célèbre le centenaire du Parti communiste, le ministre taïwanais des Affaires étrangères, Joseph Wu, détaille les actions tous azimuts de déstabilisation de Pékin et réaffirme son attachement aux principes de la démocratie en rappelant le sort de Hong Kong.



L’archipel taïwanais et ses 23 millions d’habitants sont plus que jamais au cœur du bras de fer entre les États-Unis et la Chine. Accord commercial, exercices militaires, routes stratégiques, semi-conducteurs, modèle de gouvernance, les deux hyperpuissances de la planète multiplient les sujets de dissension. Et se retrouvent de plus en plus souvent en butte sur la question taïwanaise. Au moment où Washington et Taipei relancent des discussions en vue d’un futur accord bilatéral, le ministre taïwanais des Affaires étrangères, Joseph Wu, souligne dans une entrevue exclusive à Libération la réalité des menaces chinoises à l’encontre de son pays, les « différences systémiques » entre les deux rives du détroit de Formose. Et revient sur le sort de Hong Kong un an après l’entrée en vigueur de la loi chinoise sur la sécurité nationale.

 

Washington et Taipei ont annoncé mercredi la réouverture des discussions sur un éventuel accord commercial, un des objectifs de la présidente Tsai Ing-wen. Qu’attendez-vous de ces discussions ? Quel pourrait être leur impact sur les relations entre Taïwan et la Chine ?

Ces discussions ont duré huit heures et ont porté sur de nombreux sujets, notamment sur le commerce et les investissements, qui préparent le terrain pour des liens commerciaux et diplomatiques plus étroits, pour un futur accord commercial bilatéral. C’est un développement très positif pour nous. S’agissant de la Chine, sa réaction est toujours la même : les Chinois ne veulent pas que Taïwan ait plus de relations, de contacts officiels avec d’autres pays. Mais Taïwan a un intérêt intense à approfondir ses liens avec les États-Unis ou avec d’autres pays partageant les mêmes idées et ayant des intérêts communs. Et bien sûr, nous attendons la bonne occasion pour avoir des discussions sur un accord bilatéral d’investissement avec l’Union européenne (UE). Nous ne voulons pas être limités par les Chinois qui souhaitent empêcher Taïwan d’avoir plus de relations avec l’UE.

Vous avez besoin d’intensifier vos relations avec les États-Unis ?

Nos relations avec les États-Unis ont toujours été très bonnes, très solides. Lorsque le président Trump était en fonction, elles se sont même améliorées de façon constante, au point où de nombreuses personnes au sein de l’administration américaine disaient qu’elles n’avaient jamais été aussi bonnes. Et depuis l’arrivée du président Biden à la Maison-Blanche, elles continuent de progresser. Nous sommes très heureux de cette situation. Les États-Unis ont annoncé qu’ils allaient fournir des vaccins, c’est un geste très important.

Lors de la commémoration des 100 ans du Parti communiste chinois, jeudi, le président Xi Jinping a déclaré que la Chine souhaitait résoudre la « question de Taïwan » pour parvenir à la « réunification » complète du pays, et qu’elle « écraserait » toute tentative d’indépendance de l’île. Taïwan est-elle la ligne de front, de démarcation d’une nouvelle guerre froide ?

C’est une question très compliquée. Si vous regardez les relations entre Taïwan et la Chine, les choses sont arrivées à un point où les différences sont systémiques. Taïwan est une démocratie, la Chine, un pays autoritaire. Notre gouvernement doit simplement respecter l’opinion publique majoritaire, ce n’est pas le cas de la Chine. Elle veut imposer ses désirs non seulement à son propre peuple, mais également à Taïwan, à Hong Kong et à d’autres. Nous sommes un pays libre et ouvert. Il y a un consensus ici pour que l’avenir soit décidé par le peuple taïwanais uniquement. Alors, oui, Taïwan est, sans aucun doute, sur la ligne de front.

Si vous observez le paysage stratégique international actuel, il y a un autoritarisme étendu et centré sur la Chine. Il y a ces pays et ces zones autour de la Chine où celle-ci essaie d’avancer ses pions au-delà de la première chaîne d’îles. Ainsi, dans la mer de Chine orientale, la tension avec le Japon est évidente. En mer de Chine méridionale, les Chinois essaient de s’étendre, et cela a causé beaucoup de nervosité dans toute la région. Ils ont également mené des exercices militaires autour de Taïwan depuis longtemps.

Outre ces activités, ils tentent également d’imposer le principe d’une seule Chine ou le modèle « un pays, deux systèmes ». Ils essaient de mener une campagne de désinformation contre Taïwan, de créer le chaos à l’intérieur de nos frontières, de nous diviser et de s’infiltrer. Et n’oubliez pas les affrontements frontaliers entre la Chine et l’Inde l’année dernière. Ce conflit n’est toujours pas résolu. En Afrique, aucun autre pays n’est aussi influent que la Chine. Elle essaie également d’étendre son influence dans l’hémisphère occidental et il est évident qu’elle peut l’exercer grandement.

C’est un activisme tous azimuts.

En remettant tout cela en perspective, nous voyons bien que la Chine souhaite imposer l’ordre dans d’autres parties du monde. Nous voyons aussi que les démocraties comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada, l’Australie, le Japon comprennent de mieux en mieux cette confrontation. Et donc, les démocraties essaient aussi de se rassembler, d’avoir plus de coopérations, de mettre en place leur propre stratégie indo-pacifique et d’exprimer l’idée que la paix et la stabilité sur le détroit de Taïwan sont très importantes. Nous mesurons notre responsabilité pour la sauvegarde de notre propre mode de vie démocratique.

Utiliseriez-vous l’expression « nouvelle guerre froide » pour qualifier ce qui se passe ?

En tant que ministre des Affaires étrangères, j’ai l’habitude de ne pas utiliser de termes simples pour décrire une situation très compliquée. Nous devons comprendre le cadre de cette stratégie mondiale, mais aussi les nuances de chaque développement.

Quelle est la réalité de la menace chinoise dans les airs et en mer sur la souveraineté de Taïwan ?

Je décrirais cela comme une stratégie très complète de la Chine pour déstabiliser Taïwan. En 2020, il y a eu 2900 sorties chinoises autour de l’île, c’est beaucoup. Et cette année, entre janvier et mai, les Chinois intensifient encore leurs exercices militaires. Leur tentative de contraindre Taïwan est donc très apparente.

La Chine teste plusieurs missiles de surface au sud-est de l’île, en effectuant des exercices maritimes et aériens de routine pour simuler les essais sur Taïwan ainsi que des attaques sur les porte-avions américains. C’est non seulement pour intimider, mais aussi pour se préparer à une situation où les États-Unis interviendraient dans un conflit. Il s’agit donc d’une menace militaire. La Chine essaie également d’empêcher Taïwan de prendre part aux activités internationales ou de participer aux organisations internationales.

La Chine veut imposer à Taïwan le principe d’un pays, deux systèmes ou d’une Chine unique, sans exclure un recours à la force, comme l’avait formulé Xi Jinping en janvier 2019 dans un discours majeur. La Chine utilise ses capacités cybernétiques pour attaquer Taïwan, qui passe par le hacking, le piratage, les campagnes de désinformation.

Diriez-vous que cette pression n’a jamais été aussi intense ?

Oui. Elle se renforce, elle devient plus intense. La Chine poursuit plusieurs campagnes contre Taïwan, comme une guerre hybride.

Un an jour pour jour après l’entrée en vigueur de la loi chinoise sur la sécurité nationale, comment analysez-vous la situation à Hong Kong aujourd’hui ?

En 1997, Hong Kong a été rendu à la Chine avec la promesse chinoise du modèle « un pays, deux systèmes ». Les Chinois avaient déclaré publiquement qu’ils voulaient utiliser Hong Kong comme une vitrine de ce modèle pour les futures négociations avec Taïwan. Mais avec la loi sur la sécurité nationale, tout a complètement changé. Autrefois, Hong Kong avait la société la plus libre de l’Asie de l’Est. Mais la liberté de la presse, la liberté universitaire, la liberté d’expression ont peu à peu été supprimées depuis un an. Et le dernier symbole de la liberté d’expression, le journal Apple Daily, a été fermé. C’est une histoire tragique. Ceux qui défendent la liberté et la démocratie, y compris des élus, sont emprisonnés les uns après les autres. Finalement, si vous observez la situation à Hong Kong, vous remarquerez qu’il n’y a plus de différence avec la Chine sous régime autoritaire. La promesse chinoise de maintenir le modèle « un pays, deux systèmes » est en fait un mensonge.

La Chine utilise ses capacités cybernétiques pour attaquer Taïwan, qui passe par le hacking, le piratage, les campagnes de désinformation

Il y a cette phrase que l’on entend beaucoup à Taipei d’ailleurs : ce qui se passe à Hong Kong aujourd’hui aura lieu à Taïwan demain. Qu’en pensez-vous ?

Beaucoup de gens utilisent cette expression, avec émotion. Mais il s’agit d’une histoire différente. Hong Kong a déjà été rétrocédé à la Chine en 1997 et, par conséquent, le gouvernement chinois a autorité sur sa juridiction. La réalité est tout autre à Taïwan. Nous avons un gouvernement central, démocratiquement élu, notre propre armée, qui est capable de se défendre. Et nous avons aussi un ministère des Affaires étrangères qui délivre des visas et les passeports. Nous avons aussi notre propre monnaie. La Chine n’a jamais exercé de juridiction exclusive sur Taïwan. Elle n’a aucune, aucune, autorité sur Taïwan. Nous voulons maintenir ce statu quo : Taïwan est une démocratie, le détroit de Taïwan est pacifique et stable. Les Taïwanais y sont très attachés. Et cette situation est également particulièrement appréciée par les démocraties qui montrent leur soutien à Taïwan.

Y a-t-il une chance que les discussions entre Taïwan et la Chine redémarrent ?

Cela me semble difficile. Il vaut toujours mieux se parler que de s’affronter. Nous souhaitons avoir un dialogue avec la partie chinoise, basé sur l’égalité, et que le statu quo soit maintenu entre les deux parties. Mais la Chine veut juste imposer sa volonté à Taïwan, le principe d’une seule Chine et que nous admettions que nous ne sommes qu’une partie d’elle. Nous ne sommes pas stupides, nous ne sommes pas fous. Cela reviendrait à mettre Taïwan au même niveau que Hong Kong, et la majorité des Taïwanais sont clairement opposés à cela. Pour qu’un dialogue entre Taïwan et la Chine puisse avoir lieu, Pékin doit venir sans conditions préalables, avec l’intention pacifique de négocier avec nous. Mais chez Xi Jinping, nous ne voyons pas cette possibilité pour le moment.

 

À voir en vidéo