À Hong Kong, dernière sortie aux urnes avant la mise au pas

En dépit de la menace policière et sanitaire, et de la chaleur, les files d’attente se sont étirées samedi et dimanche devant les bureaux de vote informels.
Photo: Isaac Lawrence Agence France-Presse En dépit de la menace policière et sanitaire, et de la chaleur, les files d’attente se sont étirées samedi et dimanche devant les bureaux de vote informels.

Près de 600 000 Hongkongais ont voté ce week-end lors des primaires de l’opposition, en vue des législatives de septembre. Un scrutin sous haute tension sanitaire et policière, mais dont la participation, relativement élevée, révèle une contestation toujours vive contre Pékin.

« C’est fou de penser qu’en quelques années à peine, le simple fait de déposer un bulletin dans une urne deviendrait si précieux pour nous », s’étonne sur Twitter la chanteuse et militante hongkongaise Denise Ho, persuadée que la nouvelle loi imposée par Pékin met en péril la démocratie à Hong Kong. En dépit de la menace policière et sanitaire, des 33 degrés Celsius et des 70 % d’humidité, les files d’attente se sont étirées samedi et dimanche devant les bureaux de vote de fortune installés dans des magasins de lingerie ou même un vieux bus à impériale. Près de 600 000 électeurs sur les 4,4 millions d’inscrits dans la région administrative spéciale ont voté lors de ces primaires aux airs de baroud d’honneur. Une participation bien supérieure aux projections de l’opposition et révélatrice de la contestation toujours vive contre le régime central.

Les primaires sont les premières d’une telle envergure dans l’ancienne colonie britannique. Elles surviennent moins de deux semaines après l’entrée en vigueur de la loi sur la sécurité nationale rédigée par Pékin pour faire taire les protestations en faveur de réformes démocratiques. « Nous ne savons pas ce qu’il restera du cadre démocratique avec cette loi, mais la loi fondamentale de Hong Kong [sorte de mini-Constitution] promet des élections libres, alors nous essayons encore cette possibilité », explique Joshua Wong, figure de l’opposition au slogan choc : « Ballot or bullet » (bulletin ou balle). Pour être un relais à l’international des revendications démocratiques, il est une cible toute désignée de la loi sur la sécurité nationale, qui criminalise les « collusions » avec l’étranger mais aussi la subversion, la sécession et le terrorisme. En cas de « menace grave » sur le territoire, cette législation supplante la loi fondamentale, qui prévoit l’élection au suffrage universel du chef de l’exécutif et du Parlement local. Des promesses, faites en 1997, qui n’ont pas été entièrement mises en œuvre et qui s’envolent un peu aujourd’hui.

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Espoirs balayés

L’opposition était pourtant sur une bonne lancée. En 2016, lors de législatives à la participation historique (58 %), l’opposition avait arraché 30 des 70 sièges et réussi à faire entrer au Parlement des « soldats des Parapluies » qui avaient ainsi donné une réalité politique aux manifestations de 2014. Le dernier scrutin en date, fin novembre 2019, en pleine contestation, s’est soldé par une défaite cuisante de la majorité. Et l’opposition ambitionnait déjà d’arracher la majorité en septembre. Mais la loi sur la sécurité nationale rédigée par Pékin a balayé ses espoirs.

« Nous ne devrions pas tracer la ligne rouge avant qu’ils ne la dessinent pour nous, pour que les gens ne soient pas dissuadés d’aller voter à cause du “règne de la peur” », a exhorté ces derniers jours Benny Tai, professeur de droit et coorganisateur du scrutin. Les intimidations se sont pourtant multipliées à quelques heures du vote. Les propriétaires immobiliers ont fait pression sur les magasins, et les autorités sur les élus de district, pour les empêcher d’accueillir l’un des 250 bureaux de vote informels. Les organisateurs ont par ailleurs été accusés de tentative de subversion et d’être financés par l’étranger, ce qu’ils ont catégoriquement nié, et la police a perquisitionné vendredi soir dans les locaux de l’Institut de recherche sur l’opinion publique, coorganisateur des primaires.

« Il faut se battre quand même »

« Ces intimidations ont encore plus énervé les gens et les ont poussés à sortir voter, parce qu’ils savent bien que c’est peut-être la dernière fois qu’on pourra s’exprimer dans un cadre légal », estime Clara. Munie d’une preuve de domicile et de sa pièce d’identité, elle vient de désigner le candidat de son choix parmi plusieurs partis. Elle a voté sur un bout de table du petit bureau d’un élu local de Tai Koo, sur l’île de Hong Kong, grâce à une application téléphonique sécurisée conçue pour l’occasion. « Nos candidats risquent d’être disqualifiés, mais il faut se battre quand même pour avoir des représentants au Parlement », argumente cette Hongkongaise dans la trentaine, car « même si les institutions sont biaisées en faveur de la majorité et que le chef de l’exécutif reste désigné par Pékin, il faut tenter d’avoir des représentants au Parlement pour bloquer les budgets et les projets de loi et faire en sorte que les autorités prêtent une oreille aux doléances des gens, et ne se contentent pas d’obéir aux directives de Pékin ».

C’est justement pour ces actions de blocage que des représentants de l’opposition risquent d’être poursuivis pour subversion et de perdre leur éligibilité. Certains craignent déjà que le système démocratique hongkongais ne soit réduit à un simulacre, comme c’est le cas en Chine continentale lors de l’élection directe de 2,5 millions de représentants (contrôlés par le Parti communiste chinois) chargés de gérer au niveau local les ordures, les jardins ou les transports publics.