«Les jeunes de Hong Kong sont même prêts à mourir pour la cause»

Les manifestants, qualifiés mercredi de «quasi-terroristes» par le gouvernement chinois, sont pris dans des affrontements de plus en plus intenses avec la police. Au point que Claudia Mo ne peut s’empêcher «de penser que Carrie Lam et son gouvernement attendent que quelqu’un meure». 
Photo: Vincent Yu Associated Press Les manifestants, qualifiés mercredi de «quasi-terroristes» par le gouvernement chinois, sont pris dans des affrontements de plus en plus intenses avec la police. Au point que Claudia Mo ne peut s’empêcher «de penser que Carrie Lam et son gouvernement attendent que quelqu’un meure». 

Âgée de 62 ans, Claudia Mo est une ancienne journaliste, députée du Conseil législatif de Hong Kong depuis 2012 pour le Civic Party, un parti qu’elle a cofondé. Sur la porte de son bureau, l’autocollant « Libérez Liu Xiaobo », le Prix Nobel de la paix 2010, mort en prison en 2017, ne laisse aucun doute sur son positionnement politique prodémocratique, très hostile à la Chine. Elle reçoit Le Monde mardi 13 août entre deux quintes de toux « provoquées par les gaz lacrymogènes » tirés par la police. Elle ne voit pas d’issue à la crise actuelle et soupçonne les autorités de Hong Kong et de Pékin de vouloir jouer la politique du pire.​

Les autorités chinoises qualifient désormais de « signes de terrorisme » les manifestations de Hong Kong. Est-ce pour préparer les esprits à une éventuelle intervention de l’armée ou de la police de Pékin ?

Les autorités ne parlent que de « signes de terrorisme ». Cela leur donne une marge de manoeuvre. C’est une façon très conventionnelle de procéder de la part des communistes chinois. Ils vous définissent d’abord et la répression s’ensuit. J’ai beaucoup de doutes sur le fait que les autorités déploient l’armée populaire chinoise, car elles savent que l’enjeu est énorme. Au fond, pour elles, Hong Kong n’est qu’un adolescent qu’il faut discipliner. L’autre intérêt pour elles de parler de « signes de terrorisme » est de justifier une brutalité accrue de la police de Hong Kong.

En tant que membre de l’opposition, quel est votre rôle dans ce mouvement ? Avez-vous été dépassés par les jeunes manifestants ?

Je ne dirais pas « dépassés ». Mais le fait est qu’on est une minorité dans ce Parlement. Pas parce que nous sommes impopulaires, mais parce que le système électoral tordu empêche les démocrates d’avoir plus de la moitié des sièges. Et si vous faites ou dites quelque chose qui sort de l’ordinaire, le pouvoir trouve toujours quelque chose dans la loi qui lui permet de vous disqualifier pour être candidat.

Nous avons été une colonie britannique pendant cent cinquante ans. Le colonialisme est une erreur, mais au moins, sous l’Empire britannique, on a appris ce qu’était l’État de droit, les droits de la personne, la démocratie.

Le fait est qu’en 2016, dans ma circonscription, il y avait deux femmes brillantes qui avaient été élues, mais elles ont été évincées au prétexte qu’elles ne prenaient pas au sérieux la cérémonie d’investiture. C’est impensable ! Je ne pouvais pas croire qu’ils arriveraient à évincer des représentants élus. Mais si, ils l’ont fait. Pour moi, ça a été un tournant. Je ne peux absolument plus faire confiance à ce gouvernement.

Je comprends la colère et la frustration des jeunes. Pour eux, cette loi sur les extraditions vers la Chine, c’est le dernier combat. Cela fait 22 ans que cela dure [depuis la rétrocession à la Chine en 1997]. Les jeunes sont même prêts à mourir pour la cause. Ils n’ont rien à perdre. Plusieurs se sont suicidés. Certaines vous disent en privé : je ne veux pas me suicider, mais je suis prête à être tuée. Hong Kong ressemble de plus en plus à une ville de Chine continentale. C’est ce qui dégoûte les jeunes.

Quelle est votre principale surprise depuis deux mois ?

La détermination absolue d’une partie des jeunes. Au début, j’ai pensé que cela allait s’arrêter avec les vacances d’été. Je suis sûre que le gouvernement de Carrie Lam a reçu ordre de Pékin d’agir à deux niveaux : recourir à la propagande pour les qualifier d’émeutiers, de bons à rien, mais aussi les effrayer pour qu’ils restent dans leur campus. Ça marcherait sans doute en Chine, mais pas à Hong Kong. Nous avons été une colonie britannique pendant cent cinquante ans. Le colonialisme est une erreur, mais au moins, sous l’Empire britannique, on a appris ce qu’était l’État de droit, les droits de la personne, la démocratie.

L’autre surprise, c’est le soutien de l’opinion. Jusqu’à présent, les gens à Hong Kong étaient, comme les Chinois, terrifiés par le moindre trouble en raison de tout ce qu’a connu le pays au XXe siècle. Mais cette fois, tout le monde soutient les jeunes, que ce soit les personnes âgées, les mères de famille, voire des secteurs professionnels, comme les comptables qui se sont mis en grève ou les infirmières des hôpitaux publics qui, aujourd’hui même, protestent contre les violences de la police. Les gens disent : trop c’est trop. Ils ne supportent plus les mensonges de Carrie Lam, par exemple quand elle prétend que ce n’est pas en raison du manque de confiance dans le système judiciaire chinois qu’il n’y a pas eu d’accord d’extradition entre Hong Kong et la Chine en 1997. Bien sûr que si. Les faits sont là.

Les milieux d’affaires qui s’opposaient à la loi sur les extraditions vers la Chine soutiennent maintenant Carrie Lam. Est-ce un tournant dans le conflit ?

Ils n’ont pas le choix. Ils doivent choisir entre l’argent et leur conviction. Je ne les blâme pas de choisir l’argent, parce que pour être politiquement correct vous devez vous ranger du côté de Pékin et donc de Carrie Lam. Ils ont trop besoin du marché chinois.

Quelle sortie de crise prévoyez-vous ?

Aujourd’hui j’ose affirmer que la majorité des habitants de Hong Kong est encore du côté des manifestants. Les jeunes ne vont pas céder, c’est sûr. Si Carrie Lam et Pékin ne font pas de concessions et que les heurts s’amplifient entre les citoyens et la police, je ne peux m’empêcher de penser que Carrie Lam et son gouvernement attendent que quelqu’un meure. Peut-être un policier. Ils pourraient alors dire que la situation est hors de contrôle. À l’heure actuelle, je ne vois pas d’issue. Ils ne vont pas oser déployer l’armée chinoise, mais je pense que pour Pékin il est impensable de donner le sentiment de s’incliner devant l’opinion publique. C’est à eux de décider ce que veut Hong Kong et ce dont ont besoin les Hongkongais.

Le principe « un pays, deux systèmes », qui régit les relations entre la Chine et Hong Kong, est-il encore valable ?

Non. Pour moi, comme pour beaucoup de gens, on en est à « un pays, un système ». On a encore une certaine liberté économique, car cela sert les intérêts de la Chine. Pour le reste, nos libertés ont été battues en brèche, petit à petit, depuis deux décennies. C’est pourquoi les gens en ont assez. Le pouvoir veut transformer Hong Kong en une société orwellienne. Ils disent aux gens de Hong Kong : de quoi vous plaignez-vous ? Vous êtes des oiseaux en cage mais heureux. Vous avez un toit, vous mangez à votre faim. Pour eux, être en cage n’a pas d’importance puisqu’ils en ont décidé ainsi.

Vous avez écrit un livre en 2015 intitulé Nous voulons une vraie démocratie. C’est aussi ce que veulent les jeunes aujourd’hui. Mais est-ce réaliste à l’intérieur de la Chine ?

Ce n’est pas particulièrement réaliste. Sauf que nos jeunes disent: « Nous ne nous battons pas parce que nous voyons l’espoir, mais parce que nous voulons apporter de l’espoir ». Que répondre à cela ? Heureusement, il y a des miracles en politique. Quand le mur de Berlin est tombé, personne ne l’avait prévu. Il faut donc nous battre pour les générations à venir.

Qu’attendez-vous de la communauté internationale ?

Plus d’attention et davantage d’aide. J’attends que des pays comme la France disent aux Chinois qu’ils regardent de près ce qui se passe à Hong Kong et que les Chinois devraient vraiment y réfléchir à deux fois avant de détruire cette ville unique. Nous sommes déterminés à préserver notre identité. Il ne s’agit pas d’indépendance ou de quelque chose comme ça, mais on nous a promis « un pays, deux systèmes », et nous voulons y parvenir.