Les gardiens du souvenir

Tsukasa Uchida avait 15 ans lorsque l’école Shiroyama de Nagasaki, derrière lui, a été soufflée par la bombe atomique.
Photo: Jean-Frédéric Légaré-Tremblay Tsukasa Uchida avait 15 ans lorsque l’école Shiroyama de Nagasaki, derrière lui, a été soufflée par la bombe atomique.

Près de 70 ans après le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, les derniers survivants courent contre le temps pour livrer leurs témoignages. Un dernier combat contre l’oubli. Le Devoir, qui était au Japon en avril pour assister à des conférences sur les enjeux de sécurité, a fait la rencontre de hibakushas (survivants). Dernier de deux textes.

Du haut de ses 84 ans, Tsukasa Uchida se tient debout, droit, au pied d’un étroit bâtiment de trois étages au centre de Nagasaki. Le reste de la structure, une école primaire, a été pulvérisé à 11 h 02, le 9 août 1945, par le souffle brûlant à 4000 degrés Celsius de Fat Man, la deuxième bombe atomique larguée par les Américains sur le Japon. Située à 500 mètres de l’hypocentre — la bombe a détonné à 469 mètres d’altitude —, c’est presque un miracle que cette partie ait tenu le coup. Un rapide coup d’oeil aux photos d’archives suffit pour voir que tous les environs ont été rasés. « Le souvenir de la tragédie ne peut s’exprimer parfaitement avec des mots. C’est pourquoi nous préservons cette structure », explique M. Uchida, président du conseil pour la paix de l’école Shiroyama, reconstruite à l’ombre du vestige.

 

Des 1400 élèves qui se rendaient tous les jours à cette école, seulement 50 ont survécu, rappelle Tsukasa Uchida de son débit lent, le regard stoïque. Les autres ont été brûlés vifs. L’octogénaire, qui était alors en quatrième année du secondaire dans une autre école non loin de là, aurait pu connaître le même sort s’il n’avait été enrôlé par son pays en guerre dans une usine de munitions Mitsubishi, à 1,3 kilomètre de l’hypocentre. Encore s’en est-il fallu de peu…

 

Après avoir vu un intense éclair de lumière, puis avoir été « engouffré dans un son frappant comme 1000 coups de tonnerre », d’énormes morceaux de vitre tombant du plafond se sont abattus sur lui, lui valant 14 points de suture sur la tête. « J’ai cru pendant un moment que je ne survivrais pas. » Cinq membres de sa famille, eux, plus proches de l’hypocentre, ont été pulvérisés sur-le-champ. « Nous n’avons retrouvé que leur crâne et leur colonne vertébrale », précise-t-il, toujours stoïque.

 

Le nombre de morts avancé par les différentes estimations n’a cessé de croître au fil des décennies. Les dernières en date le portent à plus de 70 000, sans compter les décès ultérieurs liés aux radiations. À Hiroshima, où une autre bombe atomique avait été larguée trois jours plus tôt, le nombre de morts aurait atteint 140 000, incluant ceux ayant péri plus tard des effets des radiations.

 

Le poids du stigmate

 

Aujourd’hui, malgré son âge vénérable, Tsukasa Uchida tient à rester impliqué. « Il reste de moins en moins de survivants de la bombe atomique. Il y a urgence de passer le message pour ne pas oublier ce qui s’est passé et pour promouvoir la paix. »

 

Plus le temps avance, plus le nombre de hibakushas — nom donné aux survivants des deux bombardements atomiques — décline rapidement. À Hiroshima, leur âge moyen est de 80 ans… En 2012, ils étaient un peu moins de 69 000. Or, il a toujours été ardu de recueillir les témoignages des survivants. Nombreux sont ceux qui ne veulent pas être identifiés publiquement, de peur d’être stigmatisés et rejetés.

 

« Bien des survivants sont encore affectés par des maladies liées aux radiations », explique Yasuyoshi Komizo, président de l’Hiroshima Peace Culture Foundation et secrétaire général des Maires pour la paix, une organisation qui lutte pour l’éradication des armes nucléaires. « Et il est humain de vouloir le meilleur et de vous protéger contre la maladie et la détresse. Alors, beaucoup de gens ne veulent pas partager leur vie avec une personne qui souffre d’une maladie rare et étrange. »

 

L’Atomic Bomb Disease Institute de l’Université de Nagasaki a en effet constaté l’existence dans cette population, encore aujourd’hui, de taux anormalement élevés de chéloïdes, de cataractes, d’aberrations chromosomiques, de leucémies et de cancers de la thyroïde, de la vessie, du poumon, de l’estomac et d’autres encore. Ils ont également remarqué une corrélation claire entre les taux de maladie et la distance de l’hypocentre.

 

Tsukasa Uchida se souvient, lui, d’avoir perdu ses dents l’une après l’autre, de même que ses cheveux, peu de temps après l’explosion. Et quelques décennies plus tard, il lui arrivait encore de tirer des morceaux de verre restés jusque-là enfouis sous son cuir chevelu.

 

Résilience et espoir

 

À Hiroshima, 400 kilomètres plus au nord, Emiko Okada a souffert toute sa vie de fatigue chronique, de fièvres et de problèmes de circulation sanguine. « On se sent comme si le corps ne voulait rien faire », explique-t-elle. Et il y a quatre ans, elle a été opérée pour un cancer de l’estomac.

 

Celle qui avait huit ans lors de l’explosion se souvient elle aussi de l’intense lumière qui avait envahi le ciel, des cris des personnes brûlées et déshydratées qui couraient, affolées, pour trouver de l’aide et de l’eau. Elle se mit à vomir une substance noire, raconte-t-elle, ponctuant son récit de larmes, malgré les 69 ans qui la séparent de la tragédie. Sa maison étant située à la limite de la zone « rouge » brûlée par le souffle de la bombe, elle a pu se réfugier dans les collines derrière la ville.

 

Loin d’être du lot des hibakushas discrets, Mme Okada parcourt le monde pour appeler les leaders à abolir les armes nucléaires. Avec assurance, le sourire réapparu, elle clame que « le monde doit savoir ce qui s’est passé à Hiroshima pour que ça ne se reproduise jamais plus ».

 

Lui aussi engagé à garder la mémoire en vie, Matsuyoshi Ikeda, l’un des 50 survivants de l’école primaire Shiroyama, à Nagasaki, travaille comme « guide touristique pour la paix » depuis 10 ans. Son histoire en est une autre de résilience. Oui, « il y a des moments où j’ai voulu mourir », confie-t-il, après avoir perdu la majorité de ses six frères et soeurs dans la catastrophe et enterré sa mère deux semaines plus tard. « Mais je voulais trois choses dans la vie : travailler chez Mitsubishi, bâtir ma propre maison et marier une belle femme… J’ai tout eu ! Voyez-vous ce sourire sur mon visage ? »

La « cartographie » des hibakushas

Hidenori Watanave, professeur à la Tokyo Metropolitan University, tente de briser le silence des survivants afin de colliger leur témoignage sur un site interactif. Il recourt à des sources locales pour retrouver et inciter les hibakushas à raconter leur histoire à la caméra. Sur le site, les vidéos sont intégrées à une carte d’Hiroshima et de Nagasaki au lieu précis où se trouvaient les survivants lors de l’explosion. Selon M. Watanave, « cela permet aux jeunes de se rapprocher de l’histoire et d’en avoir une expérience directe ». En anglais et en japonais

2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 8 juillet 2014 12 h 10

    Et dire que

    les bombes furent pleinement bénies...

    Quelle triste évènement !

    L'Histoire en a grandement honte.

  • Bernard Plante - Abonné 8 juillet 2014 12 h 39

    Un modèle qui s'éteint dans le silence

    Le modèle d'une armée de non-agression adopté par le Japon faisait suite aux atrocités décrites ici.

    Pourtant, aujourd'hui le président du Japon redéfinit le mandat de l'armée de son pays pour le ramener au rôle «normal» des armées des autres pays sans que personne dans la communauté internationale ne réagisse outre mesure.

    Décidément, l'humain qui se croit si fin évolue à pas de tortue et n'apprend pas de ses erreurs. Alors qu'un modèle sensé et inspirant existait, il faut le détruire. Quelle époque étrange où le passé disparaît sans qu'on n'en retienne ne serait-ce que l'essentiel. Désolant.