Séisme haïtien: des trajectoires de vie modifiées en moins de 30 secondes

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les jumeaux Laurie et Laurent ont refait leur vie après le séisme de 2010 à Montréal.

La chanson de l’artiste Ruthshelle Guillaume s’intitule en créole haïtien Walé, « T’es parti » en français. Et quand Laurie se met à la chanter, Laurent, son frère jumeau, lui, s’approche doucement des larmes.

« Ça vient brasser trop de mauvais souvenirs », dit le jeune homme de 20 ans, assis à côté de son double, dans un restaurant du quartier Saint-Michel à Montréal. « Ça parle du séisme à Haïti, des gens qui y sont morts, du besoin de pleurer… Les premiers mots viennent tout de suite me chercher. » Il regarde sa soeur et lui sourit : « Je n’aime pas quand tu la chantes. Je ne sais pas d’ailleurs comment tu arrives à le faire. »

Dix ans se sont écoulés depuis le tremblement de terre qui a frappé la Perle des Antilles — c’était le 12 janvier 2010 —, mais pour Laurie et Laurent, deux enfants du séisme, les images sont toujours bien claires à leur esprit quand ils replongent dans ce passé.

Pour lui, c’est celle d’un puits dans lequel il avait mis sa tête, à l’heure précise de la secousse fatale, pour y attraper un seau coincé dans le fond. Il était dans la région de Thomazeau, à l’est de Port-au-Prince. « J’ai senti le béton s’effriter autour de moi, dit-il. Quand j’ai sorti la tête, c’était la panique totale autour de moi. »

Pour elle, c’est l’image des murs et du plancher de la maison qui tremblent. « On m’avait demandé d’aller chercher un chargeur dans la chambre. Je n’ai jamais pu m’y rendre. On s’est réfugiés dans la cour, raconte-t-elle. Une voisine est arrivée quelques minutes plus tard, la moitié du corps en sang. Dans la rue, un mur venait de s’effondrer sur elle. »

Moins de 30 secondes. C’est le temps qu’il a fallu au séisme pour dévaster tout un pays et reconfigurer la trajectoire de vie de millions d’Haïtiens, comme celle de Laurie et Laurent. Ce mardi-là, les deux enfants de 10 ans sont rentrés de l’école en pensant à la journée du lendemain. Mais un mois plus tard, c’est plutôt dans une classe d’accueil de l’école Sainte-Cécile à Montréal qu’ils ont poursuivi leur scolarité, dans un pays qu’ils ne connaissaient pas et au terme d’une procédure d’immigration accélérée par la tragédie.

« Nous avions prévu de rejoindre notre père, installé au Québec depuis les années 1990 », dit Laurent, qui se souvient avec amusement de son premier contact avec le froid d’un 27 février à l’aéroport de Montréal, mais également de la douleur et du déchirement ressentis d’avoir laissé sa mère derrière lui. Elle vit toujours en Haïti. Il ne l’a pas revue depuis 10 ans. « Cela devait se faire quelque part en 2011 ou 2012. Le tremblement de terre a précipité les démarches », Québec ayant dans la foulée du drame facilité le rapprochement de plusieurs familles, mais également mis en place un programme de parrainage humanitaire pour les victimes du séisme. Trois mille personnes s’en sont prévalues dans les premiers mois de 2010.

Et aujourd’hui, les jumeaux n’envisagent pas leur avenir ailleurs qu’à Montréal. « Ma vie, elle est ici, dit Laurent. J’espère acquérir des connaissances pour développer des projets avec Haïti, mais toujours depuis le Québec. » « En Haïti, il manque l’argent et la sécurité, dit Laurie. C’est pour cela que les jeunes s’en vont et n’y retournent jamais. »

Nouvelle vie

Ali Acacia, un commerçant de Port-au-Prince, n’avait certainement pas songé lui non plus qu’une partie de sa famille partirait pour Montréal il y a 10 ans. Le 12 janvier en soirée, il rentre du travail en voiture, avec son fils et sa femme enceinte, quand la terre se met alors à trembler. « On était dans un embouteillage, se souvient-il à l’autre bout du fil depuis Montréal où il était de passage cette semaine. C’était une journée normale et, soudainement, elle ne l’était plus. J’ai senti la voiture bouger. J’ai vu les piétons tomber littéralement dans la rue autour de nous. Au début, j’ai pensé à une attaque nucléaire, avant de comprendre qu’il s’agissait d’un tremblement de terre. »

Passant de la surprise à l’hébétement, ils découvrent dans les minutes qui suivent que leur maison n’a pas résisté aux secousses, et deux jours plus tard que la naissance de leur fille, prévue en février, va finalement être prématurée. « Le choc a peut-être provoqué son arrivée hâtive, dit-il. Je me suis retrouvé le 14 janvier avec un sentiment étrange de joie, de tristesse et de honte. La honte du bonheur d’avoir une fille dans les bras alors que je devais enjamber littéralement les cadavres qui se trouvaient devant l’hôpital où ma femme a accouché, au cinquième étage d’un bâtiment sans eau ni électricité et au milieu des répliques du séisme que nous avons ressenties plusieurs jours après. Je venais de vivre une naissance et j’avais une gueule d’enterrement. »

En dormant à la belle étoile dans les rues d’une métropole toujours en état de choc, l’homme, devenu Canadien il y a plusieurs années après avoir vécu ici de 1979 à 1997, comprend alors que le cours des choses vient de changer. « On n’était pas préparés à ça, dit-il. Un soir j’ai paniqué devant les corps en décomposition qui se trouvaient autour de ma femme et de mes enfants, devant la difficulté que j’avais à trouver de la nourriture pour elle et pour ma fille qui venait de naître. Une semaine plus tard, on était dans un avion en direction de Montréal », où désormais sa femme et ses deux enfants vivent.

Dimanche, jour du 10e anniversaire de la tragédie, Ali Acacia n’envisage pas de se souvenir de ce séisme autrement qu’en soulignant l’anniversaire de sa petite Naïse, 10 ans, née dans les décombres d’un pays frappé une fois de plus par « madichon », comme on dit en créole pour parler de la malédiction. C’est pour cela qu’il est à Montréal en ce moment, dit-il. Laurent et Laurie, eux, disent ne pas avoir le temps de souligner l’événement, puisqu’ils vont travailler, comme préposés aux bénéficiaires, dans un centre pour personnes âgées. Ils occupent cet emploi tout en étudiant, l’informatique pour lui et la nutrition pour elle, afin d’amasser de l’argent pour la suite de leurs études, à l’université espèrent-ils en choeur.

« Tous les ans, le séisme, on s’en souvient, assure Laurie, parce que nous sommes entourés de personnes, parmi nos amis, qui ont été touchées par cette catastrophe. » « Mais en même temps, même si tout le monde en parle autour de nous, personne ne veut réellement en parler, ajoute Laurent. Parce que c’est encore trop frais. Ça fait encore trop mal. »


 

Consultez la suite du dossier