Bolivie: la paix fragile de l’après-Morales

Un mois après la démission d’Evo Morales, les conditions sont encore loin d’être réunies pour l’exercice d’une nouvelle élection.
Photo: DANIEL WALKER Agence France-Presse Un mois après la démission d’Evo Morales, les conditions sont encore loin d’être réunies pour l’exercice d’une nouvelle élection.

Il a fallu attendre plusieurs heures, dans une grande pièce au décor protocolaire du palais de la vice-présidence à La Paz, et puis, quand elle est arrivée, faire vite.

C’est qu’Eva Copa, la jeune trentaine, présidente du Sénat bolivien depuis la chute de la « Maison Morales », n’a plus assez de 24 heures dans une journée pour tout faire.

Avant nous, un groupe de l’Université d’El Alto, ville du haut plateau surplombant la capitale bolivienne, surtout indigène et populaire, est venu à sa rencontre pour réclamer une enquête indépendante sur les nombreux citoyens tombés sous les balles de la police et de l’armée pendant le soulèvement des dernières semaines.

Après nous, c’est une grande réunion avec le groupe parlementaire du Movimiento al Socialismo (MAS), dont elle est issue, qui l’attendait. Avec un sujet délicat à l’ordre du jour : la révision de la loi des garanties pour le plein exercice des droits constitutionnels, adoptée la semaine dernière par l’assemblée des députés. Ce cadre légal, défendu par son mouvement, cherche à protéger les élus et politiciens pour leur permettre de participer librement et sans crainte à la prochaine élection.

 
Photo: Juan Karita Associated Press Eva Copa, étudiante en science sociale, a été propulsée à la présidence du Sénat bolivien dans le cadre du coup de force politique des dernières semaines.

« La loi des garanties est très importante pour assurer la sécurité des élus et des membres du corps législatif dans la suite du processus de transition en cours », résume Eva Copa, étudiante en science sociale que le coup de force politique des dernières semaines en Bolivie a propulsée au sommet du pouvoir législatif. « Les comités civiques [groupes de la droite conservatrice religieuse et radicale opposés au régime d’Evo Morales] ont accumulé 14 ans de rancoeur et de ressentiments qui, en s’exprimant, ont porté un coup dur à la démocratie bolivienne. Aujourd’hui, beaucoup d’élus sont victimes de pression et de harcèlement. Nos principaux dirigeants sont dans la clandestinité. Certains sont détenus. Nous vivons dans la crainte et les menaces de poursuites ou d’emprisonnement et il faut pacifier l’environnement autant que possible afin de permettre la tenue d’un scrutin libre et transparent. »

« Sédition » et « terrorisme »

Un mois après la démission d’Evo Morales, tombé sous le poids de ce que plusieurs ici en Bolivie qualifient de coup d’État, les conditions sont encore loin d’être réunies pour l’exercice d’un tel processus électoral, dont les premières notes devraient pourtant être jouées au début de l’année prochaine avec la nomination des membres du tribunal électoral.

« La tension est latente. Les conditions réelles de liberté et d’égalité ne sont pas là », dit Adriana Salvatierra, ex-présidente du Sénat qui a remis sa démission dans la foulée de celle de Morales en novembre dernier, sous la menace justement des artisans du coup de force politique — « la police était venue m’arrêter à l’aéroport, sans mandat, sans raison », dit-elle.

« Comment pouvons-nous envisager des élections dans la sérénité et la paix alors que la menace de procès massifs contre des politiciens, des dirigeants syndicaux et contre les proches ou sympathisants du MAS est toujours là ? » ajoute-t-elle, en évoquant cette « sédition » ou ce « terrorisme » que le gouvernement de transition dégaine désormais à la volée pour éloigner ou faire taire ses opposants.

Aujourd’hui, beaucoup d’élus sont victimes de pression et de harcèlement. Nos principaux dirigeants sont dans la clandestinité. Certains sont détenus. Nous vivons dans la crainte et les menaces de poursuites ou d’emprisonnement et il faut pacifier l’environnement autant que possible afin de permettre la tenue d’un scrutin libre et transparent.

Le procureur général vient de créer une unité spéciale afin de traquer les crimes séditieux que des élus ou des citoyens pourraient commettre. La semaine dernière, le nouveau ministre de l’Intérieur, Arturo Murillo, a annoncé la création d’une nouvelle force de police pour « démanteler les cellules terroristes qui menacent » le pays. Et ce, alors que des accusations de « narcoterrorisme » tombent « de manière arbitraire et élargie » sur la tête de plusieurs « dirigeants boliviens », dit Mme Salvatierra, rencontrée mercredi dans son minuscule bureau sans fenêtre d’un vieil immeuble du centre-ville où ont été envoyés les élus du MAS après le changement de régime.

« La critique et l’opposition sont devenues une forme de sédition », dans une Bolivie qui est « tombée dans la dictature », assure Eva Copa. « Il n’est pas possible de tenir une assemblée pour se prononcer contre une privatisation ou contre une décision du gouvernement en place sans être accusé de révolte contre l’autorité publique. »

Le pouvoir législatif, dans les mains aux deux tiers du MAS, a été également affaibli par le régime de Jeanine Áñez, la présidente autoproclamée qui gouverne désormais par décret, y compris dans le cas de nominations importantes, comme celles d’ambassadeurs, qui doivent pourtant passer par la Chambre des élus. « Si on s’y oppose, ils menacent de fermer l’organe législatif du pays », dit Mme Copa.

Un pays «brisé»

« Le changement de pouvoir n’a pas été le plus démocratique ici, résume sur la terrasse d’un café du quartier San Miguel de La Paz Claudia Benavente, directrice du quotidien La Razón — La Raison, en français —, le plus important en Bolivie. Pour ne pas tomber dans les excès que l’on dénonce, on dirait qu’il a été irrégulier et que le gouvernement en place exerce une forme étrange de pouvoir », dont l’effet se fait sentir dans toutes les strates de la société et de facto dans les organes de presse.

Il y a quelques jours, le caricaturiste de son journal, Al-Azar, le plus redoutable du pays, a rangé temporairement ses crayons après que plusieurs de ses collègues au sein de la rédaction se sont dissociés publiquement d’un de ses dessins. On y voyait Pinocchio dans un char militaire, se disant prêt à la réconciliation tout en abattant quelques citoyens. « Al-Azar pouvait composer avec le fait qu’il pleuve dehors, mais là, la pluie venait d’entrer dans la maison et il ne l’a pas accepté », déplore Mme Benavente en qualifiant la période dans laquelle la Bolivie vient d’entrer de « cauchemar ».

« Le pays est brisé, dit-elle. La société donne des signes de pacification, mais on n’a pas encore échappé au danger d’une guerre civile, d’une dictature, d’un régime autoritaire… Désormais, n’importe quoi peut arriver. »

Dans le grand salon du palais de la vice-présidence, Eva Copa le croit aussi, mais préfère ne pas envisager le pire. « Les tensions des derniers mois sont là pour rester », dit-elle avec le sourire confiant d’une birlocha, ces femmes métisses, jeunes, urbaines qui n’ont peur de rien. C’est d’ailleurs cette attitude qui lui a permis de négocier avec succès la loi promulguant la prochaine élection avec la présidence de Jeanine Áñez il y a quelques semaines à peine. « Pour pacifier le pays. »

« Le moment est difficile, poursuit l’élue, mais la ville d’El Alto, d’où je viens, a été à l’avant-garde des transformations sociales des dernières années. » La reconnaissance des droits des indigènes de la Bolivie en fait partie. « Je ne me rendrai pas tant que la Bolivie n’aura pas un gouvernement légitimement élu. »

Et elle ajoute : « Au final, le peuple a toujours raison. Et c’est lui qui va décider s’il veut une démocratie comme celle des 14 dernières années ou une démocratie comme celle du dernier mois. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.