La fronde sociale ne faiblit pas au Chili

Des Chiliens ont manifesté pour une quatrième journée consécutive, lundi.
Photo: Pablo Vera Agence France-Presse Des Chiliens ont manifesté pour une quatrième journée consécutive, lundi.

La contestation sociale se poursuivait lundi à Santiago et dans d’autres grandes villes du Chili, dans un climat toujours très tendu, poussant les autorités à décréter un troisième couvre-feu nocturne dans la capitale.

Au quatrième jour d’une crise sociale qui a fait onze morts lors d’un mouvement inédit depuis des décennies dans ce pays de 18 millions d’habitants, des milliers de personnes se sont rassemblées sur la plaza Italia, dans le centre de Santiago.

« Dehors les militaires ! » criaient des manifestants à l’adresse des soldats et policiers déployés en nombre, a constaté l’AFP. « Le Chili s’est réveillé, le Chili s’est réveillé ! » chantaient d’autres protestataires, en tapant sur des casseroles avec plus de force chaque fois qu’un hélicoptère militaire survolait la foule.

« Il va y avoir du sang. Ils nous ont fermé toutes les portes », redoutait Adrian Castillo, un dentiste de 30 ans, brandissant une pancarte demandant le départ du chef de l’État, Sebastian Pinera. « Les gens en ont marre, ils sont fatigués, ils sont en colère parce que c’est trop », estimait Solange, une enseignante à Santiago.

Malgré quelques échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre, la manifestation se déroulait majoritairement dans le calme dans la capitale. Des heurts ont toutefois éclaté lors de rassemblements dans plusieurs grandes villes du pays, à Valparaiso, Concepcion et Maipu notamment.

Les étudiants avaient appelé à de nouvelles manifestations pour lundi dans la capitale où les quelque 7,6 millions d’habitants vont passer une troisième nuit sous couvre-feu, de 20 h à 6 h.

« Il faut à nouveau décréter un couvre-feu qui concernera toute la région métropolitaine » de Santiago, a déclaré le général Javier Iturriaga, chargé d’assurer la sécurité publique depuis l’éclatement vendredi des troubles qui ont fait onze morts et des centaines de blessés.

« Nous avons eu trois morts avant-hier [samedi] et huit hier [dimanche ]», en majorité dans des incendies et des pillages, a annoncé dans la matinée la gouverneure de Santiago, Karla Rubilar.

Selon le ministre de la Santé, Jaime Manalich, 239 civils ont été blessés, dont huit avec un pronostic vital engagé. Une cinquantaine de policiers et militaires ont également été blessés, selon le ministre de l’Intérieur, Andrés Chadwick.

L’état d’urgence en vigueur depuis vendredi soir dans la capitale concerne dorénavant neuf autres des 16 régions du pays. Près de 10 000 policiers et soldats ont été déployés. C’est la première fois que des militaires patrouillent dans les rues depuis la fin de la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1990).

Selon les autorités, 2151 personnes ont été arrêtées dans tout le pays.

Colère face aux inégalités

Les manifestations ont débuté vendredi pour protester contre une hausse — de 800 à 830 pesos (environ 1,44 $ à 1,50 $) — des billets de métro, une mesure finalement suspendue par le chef de l’État.

Les émeutes se sont toutefois poursuivies, nourries par la colère face aux conditions socio-économiques et aux inégalités dans ce pays loué pour sa stabilité économique et politique, mais où l’accès à la santé et à l’éducation relève presque uniquement du secteur privé.

Après trois jours de paralysie, des Chiliens ont tenté lundi de reprendre leurs activités, avec de longues files d’attente pour tenter de s’approvisionner en essence et en denrées diverses, alors que des dizaines de supermarchés, de véhicules et de stations-service ont été saccagés ou incendiés.

De nombreux employés ont renoncé à se rendre à leur travail et les cours ont été suspendus dans la quasi-totalité des écoles et universités de la capitale.

Le métro, par lequel transitent environ trois millions de passagers par jour, est fermé depuis vendredi après le saccage de 78 stations et des dégâts évalués à plus de 300 millions de dollars. Seule l’une des sept lignes a rouvert partiellement lundi.

« On pouvait le voir venir. Le gouvernement n’a rien fait, ce n’est pas seulement le ticket de métro qui a déclenché cette situation et qui a mené au vandalisme. Le gouvernement doit prendre des mesures énergiques pour améliorer les salaires, la santé et les retraites », a déclaré lundi à l’AFP Carlos Lucero, 30 ans, un vendeur de sandwiches de la capitale.

Le chef de l’État a évoqué dimanche soir un pays « en guerre », le même qui, quelques jours avant la crise, qualifiait son pays d’« oasis » de stabilité en Amérique latine.

La Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, Michelle Bachelet, qui a été à deux reprises présidente du Chili (2006-2010, 2014-2018),a appelé le gouvernement et les acteurs de la société civile à engager immédiatement le dialogue.

Selon les autorités, quelque 20 000 emplois ont été directement affectés par les destructions et la bourse de Santiago a dévissé lundi, perdant plus 4 % à la clôture.