Le massacre de Mai-Kadra soulève beaucoup de questions en Éthiopie

Un soldat de l’armée fédérale éthiopien est photographié debout, un talkie-walkie à la main, au 5e bataillon du commandement nord à Dansha, en Éthiopie.
Photo: Eduardo Soteras Agence France-Presse Un soldat de l’armée fédérale éthiopien est photographié debout, un talkie-walkie à la main, au 5e bataillon du commandement nord à Dansha, en Éthiopie.

Entassés dans un fossé en bord de route, des dizaines de cadavres pourrissent au soleil de Mai-Kadra, sans sépulture, deux semaines après le massacre dont a été le théâtre cette localité du Tigré, région en conflit du nord de l’Éthiopie.

Personne ne nie que quelque chose de terrible s’est passé ici le 9 novembre : des centaines de civils ont été tués, à coups de bâtons, de couteaux, de machettes et de hachettes, voire étranglés avec des cordes. Mais les atrocités font l’objet d’accusations croisées impliquant chaque camp du conflit au Tigré, où les forces progouvernementales affrontent les troupes des autorités régionales du Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF).

Une équipe de l’AFP a été autorisée par le gouvernement fédéral à visiter, il y a quelques jours, Mai-Kadra, qui comptait 40 000 habitants avant le conflit. Les membres de l’ethnie Amhara, originaires de la région voisine du même nom, accusent leurs voisins tigréens — dont la plupart ont quitté la ville — d’avoir pris part aux atrocités, alors que l’armée éthiopienne se rapprochait.

« Des miliciens et des policiers [de la région du Tigré] nous ont attaqués avec des armes à feu, les civils avec des machettes », raconte sur son lit d’hôpital Misganaw Gebeyo, ouvrier agricole de 23 ans, une vilaine cicatrice dépassant du bandage enserrant sa tête. « Toute la population a participé. »

Avant d’être frappé avec une machette et laissé pour mort, il a vu, terré chez lui et terrifié, un de ses amis être décapité à la machette. « Ils voulaient exterminer les Amhara », assure-t-il.

Le président du Tigré, Debretsion Gebremichael, a fermement démenti l’implication des troupes loyales au TPLF dans le massacre. « Cela ne peut pas avoir de liens avec nous […] Nous avons nos valeurs, nous avons nos règles. »

La loi du talion

Au Soudan voisin, en revanche, des Tigréens de Mai-Kadra rencontrés par l’AFP dans des camps où s’entassent désormais environ 40 000 Éthiopiens accusent l’armée fédérale et les miliciens Amhara qui l’épaulent d’avoir attaqué des civils. L’armée a pris contrôle de la ville le 10 novembre.

« Les militaires éthiopiens [de l’armée fédérale] et les miliciens Amhara sont entrés dans la ville, ont tiré en l’air et sur des habitants », témoigne à l’AFP Marsem Gadi, un fermier de 29 ans, réfugié dans le camp d’Oum Raquba. « J’ai vu des hommes en civil attaquer des villageois avec des couteaux et des haches », explique-t-il. « Les cadavres jonchaient les rues. »

Avant de fuir vers le Soudan, Marsem est repassé chez lui. Sa maison avait été pillée et sa femme et leur enfant de trois ans avaient disparu : « Je ne sais pas s’ils sont toujours en vie. »

Elle aussi sans nouvelles de son mari et de ses deux enfants, Elifa Sagadi, réfugiée dans le même camp, pointe du doigt les « soldats d’Abiy Ahmed », le premier ministre, et les milices Amhara. « Sur la route, j’ai vu au moins 40 cadavres. »

Relativement à des témoignages de ce genre, Addis Abeba a indiqué avoir récolté « des renseignements crédibles selon lesquels des agents du TPLF ont infiltré les camps de réfugiés ayant fui au Soudan pour mener des missions de désinformation ».

Cependant, selon Fisseha Tekle, chercheur à Amnestie internationale, organisme qui a révélé l’existence de ce massacre, les deux récits « ne sont pas forcément contradictoires » : une sorte de loi du talion ethnique révélant les dangers d’un conflit susceptible de dégénérer en affrontement communautaire. « Nous ne connaissons pas l’ampleur réelle » de ce qui s’est passé à Mai-Kadra, explique-t-il à l’AFP.

En révélant ce massacre, le plus meurtrier connu depuis le début du conflit au Tigré, le 4 novembre, l’organisation de défense des droits de la personne n’en a pas désigné expressément les auteurs.

Mais elle a cité des témoins accusant des troupes tigréennes loyales au TPLF de s’être attaquées pendant leur retraite à des habitants de l’ethnie Amhara.

Mardi, la Commission éthiopienne des droits humains, institution publique indépendante, a accusé une milice de jeunes Tigréens épaulée par les forces de sécurité locales, d’avoir massacré, à Mai-Kadra, au moins 600 personnes « préidentifiées à partir de leur appartenance ethnique ».

Le premier ministre Abiy Ahmed, qui a lancé l’armée fédérale à l’assaut du Tigré pour en déloger le TPLF qui le défiait depuis des mois, a y a vu une raison supplémentaire pour justifier son opération.

L’enquête impartiale réclamée par l’ONU et les défenseurs des droits de la personne semble peu probable à court terme au vu de la coupure complète des communications et des restrictions de déplacement auxquels est soumis le Tigré, où les combats continuent.

L’Éthiopie ne veut pas d’ingérence étrangère

Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a demandé mercredi à la communauté internationale de ne pas interférer dans le conflit au Tigré, à quelques heures de la fin de l’ultimatum qu’il a donné aux dirigeants de cette région pour se rendre ou subir une attaque « sans pitié » sur leur capitale.

Trois semaines après le début du conflit entre l’armée fédérale éthiopienne et les autorités dissidentes de cette région du nord du pays, la perspective d’un assaut contre Mekele fait craindre le pire pour ses quelque 500 000 habitants.

Malgré des divisions entre pays africains et européens, le Conseil de sécurité de l’ONU a tenu mardi une première réunion sur le conflit, sans déclaration commune à sa sortie. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, les États-Unis et l’Union européenne appellent à la fin des combats entamés le 4 novembre.

Mais, alors que l’ultimatum de 72 heures s’achève mercredi soir, les belligérants campent sur leurs positions : le président du Tigré, Debretsion Gebremichael, affirme que les siens sont « prêts à mourir » tandis que M. Abiy, Prix Nobel de la paix 2019, rejette en bloc toute « interférence dans les affaires internes » de l’Éthiopie.