Soudan: le dernier jour d’un tyran

La nouvelle a été accueillie comme une victoire, à Khartoum, par des membres des forces de sécurité.
Photo: Agence France-Presse La nouvelle a été accueillie comme une victoire, à Khartoum, par des membres des forces de sécurité.

Omar el-Béchir a été destitué et arrêté jeudi par l’armée à l’issue de trente ans de règne et de quatre mois de contestation dans la rue. Le ministre de la Défense a annoncé son remplacement par un conseil militaire pour deux ans. Les manifestants, eux, exigent une transition civile et restent mobilisés.

C’est au petit matin de jeudi à Khartoum que des officiers de l’armée informent Omar el-Béchir au saut du lit : « Vous n’êtes plus président de la République. » Trente ans après avoir pris le pouvoir par un coup d’État militaire, le dictateur soudanais en est chassé par un coup d’État de son armée. Intervenu après des semaines de manifestations réclamant son départ, le renversement de Béchir a été annoncé par son ministre de la Défense au nom d’un « Conseil militaire de transition » mis en place pour une durée de deux ans. Suspension de la Constitution durant cette période, instauration de l’état d’urgence pendant trois mois et d’un couvre-feu d’un mois, fermeture de l’espace aérien, etc. Le communiqué lu par le général en treillis Awad Ahmed Benawf était dans la pure tradition des putschs à l’ancienne familiers aux pays arabes et africains depuis les années 1960. La ressemblance avec les coups de force du passé s’arrêtera-t-elle à ces apparences ? Le puissant mouvement populaire à l’origine du bouleversement a déjà exprimé son rejet immédiat d’un « coup d’État militaire recyclant les figures et les institutions contre lesquelles notre grand peuple s’est soulevé », appelant à poursuivre la mobilisation.

« Tombé »

La déception des Soudanais jeudi après-midi à l’annonce du communiqué des militaires a été à la hauteur de leur joie au réveil puis de leur nervosité grandissante. Car la journée a été très longue pour eux. Dès 5 h, l’information circule sur des véhicules blindés pénétrant le complexe présidentiel où se trouvent la résidence personnelle d’Omar el-Béchir et le quartier général de l’armée. Peu après, confirmant les premières rumeurs d’un départ du président, la télévision nationale interrompt ses programmes pour diffuser en boucle des chants patriotiques et militaires. Un bandeau s’affiche à l’écran : « Importante annonce des forces armées sous peu. » L’image figée restera une bonne partie de la journée. Dans les rues, l’armée est massivement déployée aux principaux points névralgiques de la capitale. Des foules de manifestants descendent dans les rues célébrer cette première victoire. Cela fait des semaines qu’ils demandaient la chute du régime et les voilà qui scandent : « Il est tombé ! » Ambiance festive. Les femmes poussent des youyous et les voitures klaxonnent. Comme les jours précédents, le rassemblement est massif devant le QG de l’armée, où se tient une réunion décisive. Les protestataires répondent à l’appel de l’Association des professionnels soudanais (APS), le mouvement à l’initiative du soulèvement entamé en décembre et qui oriente la contestation fait montre d’un sens remarquable des responsabilités et de maturité politique. Sur sa page Facebook, il lance ses recommandations aux manifestants « de se montrer responsables, aux médecins et cadres médicaux d’être sur place pour toute éventualité », aux commerçants et aux « nobles filles et fils du Soudan » de procurer de l’eau potable aux manifestants dans la rue.

Pendant ces longues heures d’attente, bonnes nouvelles et rumeurs inquiétantes se succèdent. Les dirigeants du parti de Béchir sont arrêtés, dont plusieurs personnalités très proches du président destitué.

Conclave

L’annonce de la libération de tous les prisonniers politiques à travers le pays est confirmée par l’arrivée au milieu des manifestants en liesse de Mohammed Naji al-Asam. Secrétaire général de l’APS et figure de la contestation, le jeune militant était en détention depuis le 4 janvier. Des informations filtrent de la réunion des militaires signalant d’âpres discussions sur qui va diriger le Conseil militaire de transition. Deux concurrents en présence. D’un côté, le premier vice-président et ministre de la Défense, Awad Benawf, un pilier du régime très contesté par la mobilisation populaire, qui insiste pour que les symboles du régime soient tous écartés. De l’autre, l’ancien chef d’état-major Emadeddine Badawi, apparemment plus acceptable.

Le conclave militaire prend fin au bout de huit heures d’attente. L’apparition du général Benawf à l’écran préfigure de la déception des opposants. Le ministre de la Défense annonce « le renversement du régime en place », précisant que le chef de l’État est détenu en lieu sûr, avant d’égrener les premières mesures post-destitution. « Ceux qui ont détruit le pays et tué le peuple cherchent à voler le sang versé par les Soudanais », réagit aussitôt le regroupement de l’opposition. « Les forces de l’annonce de la liberté et du changement » appellent le peuple à poursuivre son occupation devant le bâtiment de l’armée jusqu’à la composition d’un pouvoir de transition civil. « D’ici là, rendez-vous dans la rue qui ne trahit pas ! », clame leur communiqué.