Au Sénégal, mortelle surpêche

Des pêcheurs sénégalais ont profité en février de la visite du président français, Emmanuel Macron, dans leur pays pour attirer l’attention sur leur sort.
Photo: Philippe Wojazer Agence France-Presse Des pêcheurs sénégalais ont profité en février de la visite du président français, Emmanuel Macron, dans leur pays pour attirer l’attention sur leur sort.

Malgré le soleil rayonnant de la fin février, la tristesse règne sur la plage de Joal Fadiouth. Cela fait deux jours qu’une pirogue de 12 pêcheurs partie d’ici a chaviré au large de la Gambie, à 80 km au sud. Quatre d’entre eux ont disparu en mer. Les recherches n’ont permis de ramener que des filets remplis de sardines défraîchies.

Lui-même pêcheur, Mamour Ndiaye fait partie des volontaires qui nettoient ces filets. Il sait ce qui s’est passé : « Il faut qu’on aille toujours plus loin pour faire des prises, ce qui nous coûte jusqu’à 100 000 francs CFA (245 $) de carburant par sortie. Alors ils ont surchargé leur bateau de poisson, pour rentabiliser leur voyage. »

Réputées parmi les plus poissonneuses du monde, les eaux sénégalaises sont malades de la surpêche. « Des indicateurs quantitatifs très simples permettent de le constater, explique le directeur du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (CRODT), Massal Fall. Par exemple, la caisse de 25 kg de sardinelle coûtait 1000 FCFA (2,45 $) il y a 10 ans ; aujourd’hui, la sardinelle se vend 300 FCFA l’unité (0,73 $). »

Les données que possède le chercheur décrivent une situation de surpêche globale : mis à part la sardine, le rouget et le thiékem, tous les stocks sont pleinement exploités ou surexploités. Une catastrophe quand on sait que 75 % des protéines animales consommées dans ce pays sahélien proviennent de la mer. Le Sénégalais consomme 23 kg de poisson par an, quand la moyenne mondiale est de 19 kg. Dans les gargotes, le plat national, le thiéboudienne, se résume de plus en plus souvent à un tas d’arêtes posé sur un monceau de riz.

Le coupable semble tout désigné : la pêche industrielle et ses gros navires qui sillonnent l’océan. Selon la Direction des pêches maritimes (DPM), ces bateaux sont au nombre de 161 dans les eaux sénégalaises : une trentaine de bâtiments européens qui bénéficient d’un accord de pêche sur le thon, deux cap-verdiens et 128 nationaux. Ces derniers servent souvent de prête-noms à des étrangers.

Un rapport de Greenpeace paru en 2015 dénonçait le comportement d’une compagnie chinoise, China National Fisheries Corporation (CNFC), opérant 12 navires au Sénégal par le biais d’une société mixte, Sénégal armement. De 2000 à 2014, CNFC a sous-déclaré de 43 % son tonnage brut aux autorités sénégalaises, estime l’ONG.

Une pêche industrielle illégale est également à l’oeuvre : la marine sénégalaise a arraisonné sept bateaux chinois pour cette raison dans ses eaux territoriales en 2017.

La même année, un autre rapport de Greenpeace soulignait toutefois l’impunité qui règne au large de l’Afrique de l’Ouest : 17 navires pris en flagrant délit de pêche illégale au Sénégal, en Guinée-Bissau, en Guinée et en Sierra Leone poursuivaient leurs activités « comme si de rien n’était » plusieurs mois plus tard, mettant en péril la sécurité alimentaire de ces pays.

La pêche artisanale

En 2017, 524 000 tonnes de poissons ont été pêchées au Sénégal, selon les chiffres provisoires de la DPM. Une quantité forcément sous-évaluée, donc. D’autant plus que les pêcheurs artisanaux participent eux aussi à l’épuisement de la ressource.

Selon Ibrahim Samb, président du plus grand quai de débarquement de la pêche au pays, situé à Joal-Fadiouth, l’impact de ceux-ci serait même pire que celui de la pêche industrielle. Un véritable chaos règne sur le littoral, amplifié tant par la pauvreté qui amène des migrants de Guinée, du Mali ou du Burkina Faso, que par une demande accrue sur les marchés mondiaux.

La Chine et ses 1,4 milliard de consommateurs sont encore montrés du doigt : « Il y a actuellement une ruée des Chinois sur les côtes africaines, affirme M. Samb. Ils implantent des usines de transformation, de congélation ou de farines de poisson. Même s’ils n’ont pas de bateaux dans certains endroits, ils incitent les pêcheurs artisanaux à surexploiter en leur finançant de grosses pirogues et des filets tournants. »

Recours à des pratiques interdites comme la pêche à l’explosif et le filet monofilament (plus léger et attrapant davantage de poissons), non-respect des périodes de repos biologique, pêche sans permis : tous les moyens sont bons pour pêcher plus.

« Au Sénégal, la pêche est bien encadrée dans les textes, mais dans la pratique, c’est autre chose ! dénonce Ibrahim Samb. Quand un contrôleur arrive, le pêcheur s’en sort en donnant un pourboire. Des gens refusent d’aller chercher un permis. On ne parvient pas à savoir combien il y a de pirogues à Joal-Fadiouth. Et l’État ne sait pas combien il y en a au Sénégal ! »

Là aussi, il existe pourtant un chiffre officiel : 24 000 unités sont enregistrées auprès de la DPM. Mais le directeur adjoint Sidiya Diouf concède que ce chiffre n’a pas une grande signification : « La pêche industrielle est facile à contrôler : il y a un seul port, à Dakar, avec des observateurs et des instruments modernes de surveillance. Pour la pêche artisanale, en revanche, c’est très difficile : il y a plus de 180 points de débarquement. »

Imparfaites solutions

Preuve que le problème est sérieux, le gouvernement a radicalement augmenté les amendes pour pêche illégale : elles atteignent 500 000 à 1,5 million FCFA (1200 à 3600 $), contre 15 000 à 50 000 auparavant. Pour la pêche industrielle, elles vont de 40 millions à 50 millions FCFA (100 000 à 120 000 $).

L’État sénégalais refuse maintenant l’installation de nouvelles usines de farines de poisson — utilisées comme engrais ou pour nourrir le bétail — afin de prioriser l’autosuffisance alimentaire.

« Elles utilisent de petits pélagiques sans grande valeur commerciale, dit M. Diouf. Mais dans l’intérieur du pays, où le niveau de vie est très faible, la population a besoin d’avoir accès à ces espèces. » L’aquaculture est également présentée comme une solution, ce qui fait soupirer Ibrahim Samb : « L’aliment vient aussi de la pêche ! »

Certains pêcheurs priorisent d’autres méthodes pour pallier le manque de poisson : ils multiplient les incursions en eaux étrangères, au risque de subir la répression. Fin janvier, un jeune pêcheur de St-Louis, dans le nord du pays, a été tué par les garde-côtes mauritaniens. La Mauritanie interdit en effet aux Sénégalais de pêcher au large de ses côtes depuis l’expiration d’un accord de pêche en 2015.

Sur l’île de Guet Ndar à St-Louis, Abdou Diagne est désoeuvré et se remémore le bon vieux temps : « D’août à avril, on partait à Nouadhibou et on travaillait ensemble avec les Mauritaniens. »

Aujourd’hui, ce grand gaillard filiforme de 42 ans, qui dit avoir trois femmes et neuf enfants, affirme que tous les pêcheurs du port vivent une passe difficile : « Le mois passé, quatre pirogues avec 40 à 50 clandestins sont parties de St-Louis vers l’Europe. Dès que je suis prêt, je remplis la mienne et je pars. »

Vivier ou échappatoire, la mer représentera toujours l’avenir du Sénégal.