Dans l'attente du rapport Mehlis - La psychose s'est emparée du Liban

Près de 10 000 soldats et policiers ont été mobilisés au Liban.
Photo: Agence Reuters Près de 10 000 soldats et policiers ont été mobilisés au Liban.

Sur toutes les grandes artères de Beyrouth, des militaires et des policiers, mitraillettes au poing, veillent. Dans l'attente du rapport de la commission d'enquête internationale sur l'assassinat, le 14 février dernier, de l'ex-premier ministre Rafic Hariri, remis hier à l'ONU mais pas encore rendu public, le Liban vit dans «un État d'urgence non déclaré», selon la formule du ministre de l'Intérieur. Près de 10 000 hommes ont été mobilisés.

Depuis des mois, médias et hommes politiques libanais prédisent que les conclusions de l'enquête de Detlev Mehlis, le chef de la commission d'enquête de l'ONU, vont provoquer un cataclysme régional. Une véritable psychose s'est emparée de la population. À tel point que des ministres ont dû intervenir pour démentir des rumeurs comme celle annonçant la fermeture des écoles pour le jour J. «Les gens ont peur des remous que pourrait provoquer le rapport, dit le député Samir Frangié, alors qu'ils devraient être heureux. Pour la première fois en 30 ans, nous allons connaître la vérité sur un crime politique.»

Un optimisme que risque de démentir un rapport qui comptera forcément des zones d'ombre. La principale interrogation est de savoir s'il mettra ou non directement en cause la Syrie et ses dirigeants. Selon l'hebdomadaire Stern, le juge allemand Detlev Mehlis, lors de ses auditions à Damas, aurait entendu Assef Chawkat, le chef des services de renseignement militaires, «comme suspect et non comme témoin». L'implication de cet homme qui n'est autre que le propre beau-frère du président Bachar el-Assad ébranlerait tout l'édifice. Si le régime peut être prêt à sacrifier certains fusibles, comme le général Rustom Ghazalé, ex-patron de ses services de sécurité au Liban, «là, on touche au petit cercle familial», souligne un ancien haut responsable syrien. Désigner Chawkat, c'est accuser Bachar.

Un délai ?

Plutôt que de déclencher un séisme, Mehlis pourrait ne déposer qu'un rapport d'étape et demander un délai supplémentaire. «S'il a besoin de plus de temps, il faut le lui accorder. La résolution 1595 [du Conseil de sécurité] lui donne jusqu'au 15 décembre pour boucler son travail, il y a encore de la marge», déclare-t-on au Quai d'Orsay. En raison des multiples obstacles rencontrés en Syrie, le juge envisagerait de réinterroger les suspects à l'extérieur du pays. «Ce n'est pas avec quatre caméras braquées sur eux et dix personnes autour que ces gens vont parler», déclare un bon connaisseur du dossier. Ghazi Kanaan, le prédécesseur de Rustom Ghazalé au Liban qui s'est officiellement «suicidé» le 11 octobre, pourrait avoir été victime de ce développement probable de l'enquête. Cet ancien homme fort du régime était depuis 2002 en disgrâce et avait notamment critiqué la reconduite du président libanais Émile Lahoud. S'il avait été sorti de Syrie pour être à nouveau entendu par les inspecteurs de l'ONU, «il aurait été hors de contrôle», donc dangereux, indique un ancien responsable syrien. Son «suicide», qui sonne comme un avertissement pour les autres témoins potentiels, a en tout cas durci le climat déjà très tendu à Damas: ainsi, l'ex-vice-président syrien, Abdel Halim Khaddam, a décidé de prolonger son exil parisien. Detlev Mehlis, de son côté, a demandé des éclaircissements sur cette mort suspecte, vue à Damas comme une «affaire intérieure».

Un informateur crédible ?

Une autre raison plaide en faveur d'un complément d'enquête: l'incertitude planant sur la crédibilité d'un des principaux informateurs présumés de Mehlis. Mohamed Zoheir al-Siddik, parfois aussi présenté sous le nom de Mohamed el-Safi, est-il le «transfuge» qui a permis de faire sauter l'enquête de Beyrouth, où quatre ex-chefs de services de renseignements prosyriens sont aujourd'hui sous les verrous pour leur implication dans l'attentat de Hariri? Ou n'est-il qu'un affabulateur comme les dirigeants syriens tentent d'en convaincre leurs homologues français et égyptiens, entre autres, à qui ils ont remis un mémo de 20 pages pour démonter les affirmations de l'homme qui se présente comme le chef de cabinet de Hassan al-Khalil, ex-chef des services de renseignement militaires syriens, qui travaillait sous l'autorité directe d'Assef Chawkat?

De témoin, al-Siddik est devenu suspect: la justice libanaise l'a inculpé de «complicité de meurtre». L'homme, séjournant à Chatou, en banlieue de Paris, a été placé dimanche en détention en attendant que la justice libanaise motive sa demande d'extradition. À Beyrouth, de plus en plus de voix réclament un tribunal international face à ce qui s'annonce comme un imbroglio.

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