«C’était notre dernière reine»

Dimanche soir, de nombreuses personnes occupaient déjà les abords de l’avenue The Mall, la travée sur laquelle passera lundi la reine en route vers son dernier repos. Tous étaient prêts à y passer la nuit pour assister au passage du cortège funèbre.
Andreea Alexandru Associated press Dimanche soir, de nombreuses personnes occupaient déjà les abords de l’avenue The Mall, la travée sur laquelle passera lundi la reine en route vers son dernier repos. Tous étaient prêts à y passer la nuit pour assister au passage du cortège funèbre.

D’aussi loin qu’on s’en souvienne, jamais les Britanniques n’avaient manifesté une telle dévotion pour un souverain. Près d’un million de personnes ont défilé devant le cercueil de la défunte reine. Des fleurs à perte de vue ont inondé les jardins du palais royal. Les funérailles du siècle se concluent lundi par une cérémonie réunissant 500 dignitaires du monde entier.

Le parterre de Green Park, aux abords du palais de Buckingham, a donné lieu cette semaine à une scène franchement impressionnante. Un océan de fleurs a recouvert une portion du parc au-delà de ce que les yeux pouvaient voir. Des flots ininterrompus de personnes entassaient leurs bouquets en d’immenses amas. L’odeur florale embaumait puissamment l’air.

De minces sentiers de terre permettaient aux endeuillés de circuler entre l’immense tapis de fleurs pour se recueillir. On pouvait lire « Merci » sur les cartes déposées un peu partout. Ici, on remarque un bricolage de Corgi. Là, une photo de vaches avec la mention « à vous qui aimiez la campagne ». Encore là : « Vous avez été une inspiration pour nous tous. »

Une citation de la reine a été reprise à plusieurs endroits : « Le chagrin, c’est le prix que l’on paie pour l’amour. » Des drapeaux du monde entier (Canada, Chili, Japon, Portugal…) ornaient le tableau magnifique.

Cet élan d’amour envers la reine Élisabeth II a débordé l’endroit prévu pour le dépôt des hommages. Jusqu’à la sortie du parc, rares étaient les arbres dépourvus d’une couronne de bouquets à leurs pieds. Les gerbes continuaient d’affluer dimanche en soirée.

« Quand la princesse Diana est morte, il y a eu la même chose, mais pas aussi immensément », explique Chris Karr, venue déposer un énième bouquet avec sa fille. « Je n’ai jamais vu ça, c’est incroyable. Il y a quelque chose avec la reine, qui était plus grande que nous tous. J’en perds mes mots. »

Une minute de silence a placé tout le monde au garde-à-vous à 20 h dans Green Park, dans tout Londres, et finalement dans tout le Royaume-Uni. Des applaudissements émus ont rompu ce moment de recueillement national, suivi d’un ultime cri : « God save the Queen ».

Tout juste à côté, de nombreuses personnes occupaient déjà en soirée les abords de l’avenue The Mall, la travée sur laquelle passera lundi la reine en route vers son dernier repos. Tous étant prêts à y passer la nuit afin d’être aux premières loges du passage du cortège funèbre. Faute de place ailleurs, confiait-on, car les sections publiques près du palais Westminster étaient déjà remplies à craquer de loyaux sujets, près de 16 heures avant le début des obsèques.

Des chaises et des matelas de sol devaient aider le public à y passer la nuit, les tentes se comptant par dizaines.

Julie Taylor a installé la sienne vers 16 h pour ne rien manquer. « Je veux faire partie de l’histoire. Je suis venu avec mon fils, Oscar, et j’espère que, quand il sera vieux, il pourra se souvenir du moment où il a dit un dernier adieu à la reine. »

Une file démesurée

 

Le décès de la reine a engendré l’une des plus grandes files d’attente de l’histoire. Des milliers de personnes ont attendu dans une queue s’étendant sur 8 kilomètres afin d’obtenir le privilège de s’incliner devant le cercueil de la défunte souveraine à Westminster Hall, la plus ancienne salle du parlement britannique. Les derniers bilans estimaient qu’en quatre jours, 750 000 personnes avaient défilé pour rendre hommage à la feue reine. La barre du million a sans doute été dépassée, selon un superviseur chargé de gérer la foule.

Dimanche soir, les retardataires débarquaient en taxi ou au pas de course pour ne pas manquer la chance de leur vie. Une petite pancarte indiquant « La reine de la paix » et des bouquets de fleurs attendaient ces admirateurs au début d’une douzaine d’heures d’attente, en moyenne.

La file sillonnait le côté sud de la Tamise devant les plus beaux monuments de la capitale : le théâtre de Shakespeare, la City de Londres, un navire de guerre que l’on peut visiter, le Tower Bridge ou la cathédrale de Southwark, vieille de 800 ans.

Or, le peuple anglais n’en avait que pour leur reine.

Ce déversement d’amour est devenu une sorte d’attraction en lui-même. Laetitia Choinet, une Française habitant Londres depuis vingt ans, a passé son après-midi à observer le flux ininterrompu de personnes. « Les Anglais ont vraiment le sens de la communauté, pour des choses comme ça du moins. L’atmosphère vibre d’un seul mouvement. Pour le jubilé aussi, c’était extraordinaire. »

D’autres observent la colonne en soupesant l’avenir. Le décès de la reine est aussi un nouveau chapitre du feuilleton royal qui rythme les discussions dans les salons britanniques. « J’ai déjà hâte de voir le prince William sur le trône », dit le Londonien Ali Mustafa. « Ils seront de bons monarques. Je n’aime pas le roi Charles. Je ne lui pardonne pas ce qu’il a fait à la princesse Diana. »

Quelques marchands en profitaient pour vendre des souvenirs. Le moment était idéal pour écouler les derniers fanions du jubilé de platine célébré en février dernier. Les bibelots à l’effigie du roi Charles III demeuraient introuvables.

Tous dans la procession n’avaient qu’un florilège de compliments aux lèvres. « Elle a été là toute notre vie. C’est à nous d’être là pour elle », entendait-on à répétition. D’autres répondent tout simplement, les yeux embrouillés, « c’était notre reine », comme si le mot expliquait tout à lui seul.

Une des dernières à rentrer dans la file, Nikla Theyse, explique son retard parce qu’elle vient de Manchester et qu’elle voulait éviter les 18 heures d’attente des premiers jours. Elle rentre dans le rang à la hâte. Manquer ces obsèques l’aurait hantée toute sa vie. « C’était notre dernière reine. Il n’y en aura jamais plus comme elle. Personne ne pourra la remplacer. »

Après une dernière procession lundi, Élisabeth II sera inhumée dans la chapelle Saint-Georges au château de Windsor, à l’ouest de Londres, où sont portés en terre les monarques anglais depuis plus de 200 ans.

La célébration sera retransmise sur des écrans géants à travers tout le pays de même que sur les télévisions du monde entier.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo