La mort de la reine ravive les critiques envers la Couronne

Les Irlandais avaient une relation complexe avec la défunte souveraine, aussi « inégale qu’inéquitable », selon le professeur Gavin Foster. Sur la photo, une femme regarde les hommages laissés sous une murale d’Élisabeth II à Belfast, en Irlande du Nord.
Paul Faith Agence France-Presse Les Irlandais avaient une relation complexe avec la défunte souveraine, aussi « inégale qu’inéquitable », selon le professeur Gavin Foster. Sur la photo, une femme regarde les hommages laissés sous une murale d’Élisabeth II à Belfast, en Irlande du Nord.

Alors que les hommages affluent à la suite de la mort de la reine Élisabeth II, des mouvements sur les réseaux sociaux offrent une autre facette de l’Histoire : loin des larmes et du recueillement, certains expriment une indifférence voulue ou de dures critiques envers la Couronne, d’autres y voyant même une occasion de célébrer. Sur la scène internationale, des Irlandais, des Autochtones d’Océanie, des Indiens et des Africains qui ont vécu sous la férule britannique en profitent pour rappeler au monde la violence du colonialisme.

D’ailleurs, les utilisateurs irlandais, noirs et indiens de Twitter se déchaînent depuis jeudi. De nombreux internautes ont mis en ligne des vidéos de gens dansant devant le palais de Buckingham ou ailleurs, d’autres exprimant leur allégresse et des images de feux d’artifice.

Les rappels à l’ordre fusent aussi, exigeant le respect pour la souveraine, morte jeudi à l’âge de 96 ans.

Mais ces internautes persistent, y voyant notamment l’occasion de rappeler ce que les Irlandais ont vécu sous la domination britannique, dont une terrible famine au 19e siècle exacerbée par des lois exigeant l’envoi des récoltes en Angleterre même si le peuple de l’Irlande mourait de faim. Des conflits politiques et sanglants ont aussi opposé les Irlandais en quête de leur indépendance à l’Angleterre.

C’est également le cas de l’Inde et de nombreuses nations africaines qui ont vécu les abus du pouvoir colonial britannique.

Sentiments complexes en Irlande

 

Si de nombreux événements dénoncés précèdent le règne d’Élisabeth II, certains se sont déroulés pendant qu’elle était sur le trône. On peut penser entre autres au massacre du Bloody Sunday, en 1972, lorsque les soldats britanniques ont ouvert le feu sur des manifestants irlandais catholiques, faisant 14 morts et une dizaine de blessés.

Les Irlandais ont des sentiments mitigés envers l’Angleterre, commente Gavin Foster, professeur d’histoire moderne de l’Irlande à l’Université Concordia. Il rappelle d’entrée de jeu que les protestants de l’Irlande du Nord sont en deuil de leur reine, alors que les catholiques qui y habitent n’ont pas de réelle affection pour elle, et que beaucoup lui sont même hostiles. « Ils ont subi les politiques britanniques et la répression lors des “Troubles” », rappelle-t-il.

À Derry, le Bloody Sunday a laissé des plaies toujours à vif. Depuis le décès d’Élisabeth II, « des vidéos ont montré des gens [de la ville] faisant retentir leurs klaxons dans une ambiance festive », rapporte M. Foster.

Quant à la République d’Irlande, elle est indépendante depuis plus d’un siècle, note le professeur, et n’a plus d’association avec la Couronne depuis 70-80 ans. La réaction de ses habitants est ainsi différente, car elle affiche la confiance d’une nation forte et indépendante, explique-t-il. Mais le pays a néanmoins été colonisé et traité à l’époque comme un royaume subordonné à celui d’Angleterre, avec des chapitres très laids qui ont ponctué son histoire.

Les réactions négatives suscitées par le décès de la souveraine n’ont probablement pas grand-chose à voir avec Élisabeth Alexandra Mary, mais plutôt contre l’institution qu’elle représente, estime M. Foster.

Les blessures de la colonisation

 

C’est aussi l’avis du professeur de science politique de l’Université de Montréal, Mamoudou Gazibo, qui analyse l’Afrique sous toutes ses coutures.

Pour les Africains, il est dur d’oublier l’époque de la colonisation : le tracé des frontières des pays du continent en témoigne toujours, comme leurs économies encore subordonnées à celles des puissances européennes, explique-t-il. La violence de la colonisation, le vol de territoires et l’asservissement sous toutes ses formes sont encore présents - et à l’origine de ce ressentiment.

Bien des gens transposent d’ailleurs la colonisation et ses effets qui perdurent sur elle, dit-il. Il y voit une méconnaissance du rôle de la monarchie britannique, qui ne décide pas des politiques, une tâche qui revient au Parlement et au gouvernement.

Comme analyste politique, il souligne ne pas avoir « souvenir d’actes qu’on peut reprocher à la reine ». Sauf que, pour le peuple, elle est « une incarnation du pouvoir colonial »: il ne dissocie pas les deux.

En Australie, Sandy O’Sullivan, professeure d’études autochtones à l’Université Macquarie de Sydney, est moins tendre envers la défunte souveraine. « Elle n’était pas une spectatrice des effets de la colonisation et du colonialisme, elle en était une architecte », écrit-elle sur son compte Twitter, notant qu’elle a eu maintes occasions d’intervenir en faveur des peuples autochtones d’Australie, mais qu’« elle n’a rien fait ».

À voir en vidéo