Le Liban de nouveau en première ligne

Des milliers de Libanais ont entouré la mosquée al-Amin mercredi pour les obsèques de Rafic Hariri.
Photo: Agence Reuters Des milliers de Libanais ont entouré la mosquée al-Amin mercredi pour les obsèques de Rafic Hariri.

Les images qui nous sont parvenues de Beyrouth lundi dernier nous ont ramenés une vingtaines d'années en arrière, alors que la guerre faisait rage au Liban.

Même s'il se trouve peu d'observateurs pour prédire que ce pays du Proche-Orient replongera dans la situation d'alors, les circonstances de l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri montrent que certains acteurs y jouent très dur, signe que les enjeux sont importants.

Les yeux se sont vite tournés du côté de la Syrie, vers laquelle pointent de nombreux doigts accusateurs. Pour l'opposition libanaise, qui s'oppose depuis quelques années à la tutelle syrienne sur la vie politique du pays, la cause est déjà entendue.

Les principaux partis de cette opposition ont publié dès lundi un communiqué imputant aux autorités libanaises et à leur tuteur syrien la responsabilité de l'assassinat. Ils réclament une enquête internationale, appuyés en cela par plusieurs gouvernements étrangers.

La famille du défunt a fait savoir qu'elle ne souhaitait la participation d'aucune personnalité officielle libanaise aux obsèques mercredi. Celles-ci ont rassemblé environ 200 000 personnes qui ont dénoncé la présence syrienne dans leur pays.

Mardi, le Conseil de sécurité a commandé au secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, un rapport sur «les circonstances, les causes et les conséquences» de la mort d'Hariri. Le lendemain, le gouvernement libanais, tout en refusant de se soumettre à une enquête internationale, s'est dit prêt à demander l'assistance d'experts suisses dans sa propre enquête.

S'il s'avère, comme cela a été avancé, que la charge explosive de plusieurs centaines de kilos a été placée sous l'asphalte du boulevard emprunté par la voiture de M. Hariri, où des travaux de voirie auraient par surcroît été effectués quelques jours plus tôt, la thèse d'une complicité officielle s'en trouvera renforcée.

Un vote et une résolution

En toile de fond, rappelons que les députés libanais avaient adopté, le 3 septembre dernier, une réforme constitutionnelle permettant de prolonger le mandat de six ans du président prosyrien Émile Lahoud, qui arrivait à échéance. Hariri, qui était encore le chef du gouvernement, avait alors signé cette loi, apparemment soumis à de fortes pressions. Le mois suivant, il démissionnait et rejoignait les rangs d'une opposition qui réclame de plus en plus instamment le retrait des forces syriennes du Liban.

La veille du vote des députés libanais, le Conseil de sécurité des Nations unies avait adopté une résolution parrainée par la France et les États-Unis. La résolution 1559 exige le retrait des troupes syriennes ainsi que le désarmement du Hezbollah et des milices palestiniennes basées dans les camps de réfugiés. La Syrie maintient environ 14 000 militaires au Liban.

«D'abord confinée à la communauté chrétienne, l'opposition à la Syrie a gagné des secteurs de plus en plus larges de la population, toutes appartenances communautaires confondues, avant que des personnalités politiques pourtant considérées comme proches de la Syrie, tels le leader druze Walid Jumblatt, chef du Parti socialiste progressiste [PSP], et Rafic Hariri ne la rejoignent», écrivait récemment le quotidien Le Monde.

Les pressions internationales

Depuis l'occupation américaine en Irak en 2003, les pressions exercées par Washington sur la Syrie ont probablement enhardi l'opposition libanaise. Washington envisage actuellement d'adopter de nouvelles sanctions contre la Syrie en raison de son refus de retirer ses soldats du Liban mais aussi de la présence supposée d'insurgés irakiens sur son sol et de son soutien à des groupes extrémistes palestiniens.

Washington souhaite que Damas contrôle mieux les 600 kilomètres de sa frontière avec l'Irak et empêche les infiltrations de combattants islamistes vers Fallouja et le «triangle sunnite».

La vigueur du mécontentement populaire libanais à son endroit a pris de court la Syrie, estime Fadi Hammoud, ancien journaliste au quotidien L'Orient - Le Jour de Beyrouth. Mais «la mainmise sur le Liban est une question de survie pour le régime autocratique de Damas, estime cet observateur. Le Liban démocratique a toujours été une terre d'asile pour les opposants arabes de tous pays, y compris de la Syrie. Le régime dirigé par Afaz al-Assad y voyait une source de danger à 40 kilomètres de sa capitale, Damas».

En outre, Damas a intérêt à maintenir sa présence militaire au Liban et surtout à continuer de jouer la carte du Hezbollah et des milices palestiniennes, question de ne pas être oublié dans l'éventualité d'un règlement durable du conflit israélo-palestinien. Israël, on le sait, occupe sur le plateau du Golan une partie du territoire syrien depuis la guerre des Six Jours, en 1967.

Des intérêts enchevêtrés

C'est une étrange relation que la Syrie entretient avec son voisin du Sud. Celui-ci ne compte qu'un peu plus de quatre millions d'habitants qui gagnent un revenu annuel moyen de 3900 $US, comparativement aux 18 millions de Syriens qui, eux, se contentent de 1130 $US. Des centaines de milliers de Syriens travaillent actuellement au Liban.

De nombreux liens d'affaires et d'intérêts se sont tissés à différents niveaux. «Des dignitaires militaires ou de l'appareil sécuritaire reçoivent une part du gâteau libanais, souvent sous forme de contrats de BTP [bâtiments et travaux publics]. Mais il existe aussi toutes sortes de petits intérêts qui sont de l'ordre du quotidien, ce qui fait qu'ils sont très étendus», observe le journaliste Fadi Hammoud.

Le Liban, qui aimerait bien retrouver son statut de Suisse ou de Hongkong du Proche-Orient, connaît de graves problèmes économiques depuis plusieurs années, notamment l'inflation, le chômage et une dette extérieure de quelque 30 milliards $US (près du double de son PIB).

En novembre 2002, une conférence présidée à Paris par Jacques Chirac, un ami personnel de Rafic Hariri, avait permis à ce dernier de restructurer cette dette grâce au financement de la France, de l'Union européenne, des pays du Golfe et du Fonds monétaire international. En contrepartie, le Liban s'était engagé à mettre en oeuvre certaines réformes économiques.

Entre 1992 et l'automne dernier, Rafic Hariri avait dirigé cinq gouvernements au Liban. Milliardaire à la double citoyenneté libanaise et saoudienne (il a fait fortune dans le bâtiment en Arabie, où il a passé 20 ans), il incarne pour plusieurs la reconstruction (parfois anarchique) du pays après la guerre civile. Une reconstruction dont il a financièrement profité puisque sa propre société de construction, Solideres, a décroché plusieurs contrats plantureux. Ses ennemis, dont le président Lahoud, lui reprochent d'avoir lui-même contribué aux difficultés économiques du pays.

Guerre civile

À partir de 1975, le Liban a été déchiré par une guerre civile qui opposait initialement la communauté chrétienne aux musulmans et aux réfugiés palestiniens. Ces années d'affrontements, qui allaient durer jusqu'à la fin des années 80, ont été marquées par les interventions militaires de la Syrie en 1976 et d'Israël en 1982, de même que par l'éviction de la direction et des combattants de l'OLP. D'abord favorables à l'intervention syrienne, les partis chrétiens de droite, réunis au sein du Front libanais, se sont éventuellement tournés vers Israël lorsqu'ils ont compris que Damas ne partageait pas leur objectif de mater les Palestiniens et la gauche musulmane.

La guerre civile a pris fin avec les accords de Taëf, en 1989, qui prévoyaient notamment que la Syrie respecte la souveraineté libanaise et retire ses troupes, alors fortes d'environ 35 000 hommes, dans les trois ans. Douze ans plus tard, on en compte encore environ 14 000 dans le pays des cèdres.

Le Liban demeure une mosaïque de communautés, surtout définies par la religion. Si elles s'affrontaient au mortier et à la kalachnikov dans les années 70 et 80, elles jouent aujourd'hui le jeu électoral, s'appuyant chacune sur un certain nombre de fiefs: par exemple, les chrétiens maronites (catholiques) dans le nord du mont Liban, les druzes dans le sud de ce même mont Liban, les sunnites à Beyrouth, Tripoli, Saïda et Tyr, les chiites à Baada, dans la banlieue sud de Beyrouth, dans la vallée de la Beeka et à Baalbek, et les chrétiens orthodoxes à Beyrouth.

L'assassinat de Rafic Hariri semble avoir cimenté l'unité nationale plutôt que de provoquer un retour à la guerre civile. On a vu mercredi que la popularité du politicien transcendait les barrières communautaires.

Mais l'impatience s'installe. Des élections générales doivent en principe se tenir en avril. Hier, les partis d'opposition ont appelé à la désobéissance civile, réclamant la formation d'un gouvernement de transition en attendant le scrutin.

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