Un bureau à Québec pour stimuler le «potentiel francophone» de l’Amérique

La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, ne cache pas sa frustration de voir que l’anglais occupe toujours de plus en plus de place dans l’Union européenne, même si le Royaume-Uni n’en fait plus partie.
Ludovic Marin agence France-Presse La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, ne cache pas sa frustration de voir que l’anglais occupe toujours de plus en plus de place dans l’Union européenne, même si le Royaume-Uni n’en fait plus partie.

« Il n’était pas normal que cette partie de la Francophonie n’ait pas plus de visibilité. » La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Louise Mushikiwabo, sera mardi à Québec afin d’inaugurer le nouveau bureau de la Francophonie. Un bureau qui aura non seulement pour mission de représenter la Francophonie de l’Amérique du Nord, mais aussi de centraliser l’action de l’OIF sur tout ce qui concerne l’évolution du français dans le monde.

Dès cet été, l’Observatoire de la langue française installé à Paris, qui suit l’évolution de la langue française et publie un volumineux rapport tous les quatre ans, déménagera à Québec. « Lorsqu’en 2019, à Monaco, les ministres chargés de la Francophonie m’ont demandé de repenser l’implantation de l’organisation dans le monde, j’ai tout de suite songé qu’il n’était pas normal que la Francophonie ne soit pas représentée politiquement et diplomatiquement en Amérique du Nord. Pour dire vrai, la Francophonie des Amériques, c’est le Québec. Mais nous avons aussi une grande communauté de francophones et de francophiles au Canada et aux États-Unis », explique Mme Mushikiwabo, en entrevue avec Le Devoir, avant son départ vers le Québec.

Cette ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda, qui avait succédé en 2018 à l’ancienne gouverneure générale Michaëlle Jean dans des circonstances tumultueuses, sait de quoi elle parle puisqu’elle a fait ses études chez nos voisins américains. À l’époque, la Louisiane venait aussi d’être admise comme observateur à l’OIF.

« Je connais le potentiel francophone dans cette partie du monde, dit-elle. Le bureau de Québec aura pour mission d’aller à la rencontre des francophones d’Amérique. Je suis pour une Francophonie qui va à la rencontre des populations, au-delà de la routine des organisations internationales. » C’est sa manière, dit-elle, de comprendre ce qu’elle appelle cette « nouvelle Francophonie ».

« Moderniser » l’OIF

Une fois n’est pas coutume, Louise Mushikiwabo n’est pas du genre à sombrer dans la grandiloquence. Son style sobre et tout en retenue tranche avec le caractère souvent emphatique de celle qui l’avait précédée à ce poste et qui avait notamment été critiquée pour ses dépenses excessives. Au cours de son entrevue avec Le Devoir, Mme Mushikiwabo répétera à plusieurs reprises que l’OIF est une organisation « modeste » et qu’« elle ne peut pas tout faire ». Ce qui ne veut pas dire qu’avec ses 54 États membres et 27 observateurs, elle n’a pas d’influence dans le monde, précise-t-elle.

« En 2018, j’ai reçu le mandat de repenser et de moderniser cette organisation qui a eu 50 ans en 2020. On était dans tout : la langue française, la coopération, le soutien aux femmes entrepreneurs, la jeunesse, les médicaments périmés, etc. C’est tout juste si on n’était pas dans le nucléaire ! »

Il a donc fallu faire des choix. Les 400 projets dont elle a pris la charge en 2018 ont été regroupés dans une vingtaine de grandes missions. La secrétaire générale a choisi de concentrer l’action de l’OIF sur l’éducation des jeunes filles, l’autonomisation des femmes, le numérique et la jeunesse, dit-elle. Sans oublier bien sûr la défense de la langue française, qui est à la source de tout.

Ce que Louise Mushikiwabo décrit comme un simple « toilettage » ressemble parfois à un grand ménage. Après un audit du cabinet KPMG, une vingtaine de postes ont été supprimés. Non sans provoquer des frictions. Sans certains bureaux, dit la secrétaire générale, on remplissait encore des fiches manuscrites pour les budgets. Un nouveau règlement financier a été mis en place, et la contribution des États, dont certains avaient plusieurs années d’arrérages, a été améliorée de 20 %.

La secrétaire générale admet que l’OIF n’a pas beaucoup fait parler d’elle depuis deux ans. Ce qui ne l’a pas empêché, précise-t-elle, de se retourner rapidement durant la pandémie. Il a fallu se mettre au numérique. À titre d’exemple, l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFEF), basé au Sénégal, a dû trouver des astuces pour atteindre les jeunes qui étaient confinés, mais qui n’avaient pas accès à Internet.

« Nous avons aussi plaidé pour un accès équitable aux vaccins en collaboration avec l’OMS, l’Union européenne et l’Union africaine. Nous avons même fait le suivi de la livraison des vaccins dans certains pays. »

« Pas en guerre »

Mais, elle ne s’en cache pas, en Afrique où la France n’a pas bonne presse alors qu’elle vient de se retirer du Mali sous les quolibets, il n’est pas toujours facile d’expliquer que l’OIF n’est pas la France et vice versa. « Oui, la France a des petits soucis en Afrique, surtout au niveau de la jeunesse. Mais en même temps, je n’ai pas de complexe à le dire, il y a beaucoup de difficultés qui viennent de nous-mêmes, les Africains. La France a ses fautes, comme Rwandaise, je le sais. Mais la France n’est pas à blâmer pour tous les malheurs de l’Afrique. Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous, Africains, avons aussi quelques petites choses à changer. »

Même si, depuis 2018, le nombre de locuteurs du français a progressé de 7 % en Afrique, selon le dernier rapport de l’Observatoire de la langue française, la secrétaire générale ne crie pas victoire. « Nous ne sommes pas en guerre avec l’anglais, dit Louise Mushikiwabo, mais nous sommes soucieux que la langue française ne perde pas sa place. » L’Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres, qui forme des centaines d’enseignants, a beau connaître un succès réel même dans les pays qui ne sont pas membres de l’OIF comme le Ghana, il faut « passer à l’échelle supérieure », affirme la secrétaire générale.

Cette ancienne traductrice ne cache pas non plus sa frustration de voir que l’anglais occupe toujours de plus en plus de place dans l’Union européenne, même si le Royaume-Uni n’en fait plus partie. « Je sais qu’on ne va pas arrêter la marche de la langue anglaise. Mais ce n’est pas une raison pour que ceux qui parlent français capitulent. C’est aussi aux États membres de faire des efforts. »

Rendez-vous à Djerba ?

Toutes ces questions devraient être soulevées lors du prochain sommet, qui doit se dérouler en novembre prochain à Djerba, en Tunisie. Du moins si tout se passe comme prévu. On sait en effet que, si le sommet a été reporté l’an dernier, ce n’est pas seulement pour des raisons logistiques et à cause de l’épidémie. À l’époque, le président tunisien, Kaïs Saïed, venait de s’arroger les pleins pouvoirs et de suspendre le Parlement dominé par le parti islamiste Ennahdha. Or, le 22 avril dernier, il s’est aussi donné le droit de nommer le directeur de l’Autorité électorale qui doit superviser le référendum constitutionnel qui se tiendra en juillet prochain ainsi que les élections législatives en décembre.

« Pour le moment, je n’ai pas d’inquiétude, mais je suis de très près ce qui se passe », dit Louise Mushikiwabo. Elle n’en dira pas plus. Quelle image donnerait en effet un sommet de la Francophonie tenu dans un pays qui ne respecte pas ses propres règles constitutionnelles ? Il ne faudrait surtout pas que ce sommet, qui devait souligner les 50 ans de l’OIF, soit à nouveau reporté. D’autant que la secrétaire générale tient son mandat de l’assemblée des chefs d’État et de gouvernements. « Je ne veux pas devenir secrétaire perpétuelle comme à l’Académie française », dit-elle à la blague.

En attendant, Louise Mushikiwabo ne veut pas dire qu’elle est « intéressée » par un prochain mandat. Pesant minutieusement ses mots, elle se contente de se dire « disponible ». « Le potentiel de cette organisation est énorme », conclut-elle. Tout en s’empressant d’ajouter « à notre niveau et avec les moyens qui sont les nôtres ».
 


Correction: La version originale de ce texte mentionnait la tenue d'un événement en Moldavie, le 28 février dernier, avec Louise Mushikiwabo et le président du Conseil de l’Europe, Charles Michel, afin d’encourager la vaccination dans le cadre de l’opération Covax. L'événement avait finalement été annulé.

 

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