Terrée pendant 44 jours dans un hôpital de Marioupol

Tetiana Burak et son mari
Photo: Courtoisie Tetiana Burak et son mari

Blessés dès les premiers jours de l’invasion russe, Tetiana Burak et son mari se sont terrés pendant 44 jours dans un hôpital de Marioupol, avant de réussir à fuir la ville martyre assiégée par l’armée russe. Aujourd’hui hospitalisée à Lviv, dans l’ouest du pays, la femme de 57 ans décrit l’horreur qu’elle a vécue, la mort qui menaçait de l’emporter à chaque instant et les discussions kafkaïennes qu’elle a eues avec des soldats russes, persuadés de venir sauver les Ukrainiens.

En entrevue vidéo avec Le Devoir depuis son lit d’hôpital alors que son mari se faisait opérer, la dame parle avec sang-froid de l’enfer dont elle vient de s’extirper. Des paroles qui glacent le sang. « Marioupol est devenu un immense cimetière, souffle-t-elle. On peut voir des tombes dans chaque jardin qui jouxte les édifices à logement. »

Des croix ont été érigées à la hâte. Des corps parsèment les rues de la ville détruite à 95 %. Des immeubles éventrés, des véhicules de l’armée calcinés et des maisons brûlées ont ravi la beauté de la ville qui hébergeait près d’un demi-million d’habitants avant l’invasion russe. « Ce n’est pas la guerre. C’est un massacre », s’indigne Tetiana Burak. « L’horreur est partout. Personne n’est capable d’imaginer ça. »

Dès le début de l’assaut russe le 24 février, Tetiana Burak et son mari avaient prévu de quitter la ville portuaire. « Mais notre voiture est tombée en panne précisément cette journée-là », raconte-t-elle, en évoquant « un signe du destin ». Leur district ayant été frappé dès les premières heures de la guerre, la femme et l’homme ont décidé d’aller se réfugier chez un ami qui habite un autre quartier de la ville.

« Notre appartement était situé au 11e étage d’une tour de logements, explique-t-elle. On avait peur qu’il soit visé par les Russes, qui étaient à la recherche de tireurs d’élite ukrainiens dans les étages supérieurs. C’est pour ça que les Russes bombardaient les tours de logements. »

En route le 27 février vers la maison de cet ami, la voiture dans laquelle Tetiana Burak et son mari prenaient place a été prise sous les bombardements et les tirs de mortier russes. « On a tous été blessés. » Par chance, des soldats ukrainiens étaient postés à proximité. « Ils nous ont sauvés », dit l’enseignante d’anglais, dont une partie du bras a été pulvérisée. « On a tous été conduits à l’hôpital où on a pu être opérés. »

Pendant les 44 jours suivants, le couple blessé restera à l’hôpital régional des soins intensifs situé aux portes de Marioupol. « Le district était bombardé intensément, rapporte-t-elle. Les Russes essayaient de briser notre défense et d’entrer dans la ville par ce secteur. Et c’est ce qu’ils ont réussi à faire à la mi-mars. »

Cachés au sous-sol

 

À leurs premiers jours à l’hôpital, Tetiana Burak et son mari ont été soignés dans l’unité de traumatologie. « Tous les patients ont été placés dans les corridors, parce que c’était trop dangereux d’être dans des chambres avec des fenêtres », relate-t-elle. Lorsque des bombes ont explosé à proximité, les vitres ont volé en éclats, comme le craignait le personnel. « Vous pouvez vous imaginer comme il faisait froid. Il y avait des gens qui étaient blessés sévèrement. C’était horrible. »

Au fil des jours, l’hôpital a été touché par plusieurs bombes. « Tous les patients ont été conduits au sous-sol. Mon mari et moi sommes restés sous la terre pendant plusieurs semaines. » Des citoyens de Marioupol sont aussi venus trouver refuge dans le bâtiment. Des centaines de personnes s’y terraient. Plus le siège avançait, plus la nourriture et l’eau venaient à manquer. « Certains jours, les infirmières cuisinaient elles-mêmes pour nourrir les patients avec ce qu’elles trouvaient. Mais c’était très peu. Parfois, pendant plusieurs jours, on ne mangeait pas du tout », se souvient Tetiana Burak.

Des patients et d’autres résidents de Marioupol sortaient par moments pour tenter de trouver de la nourriture ou de l’eau dans la ville. Une quête extrêmement dangereuse. « Une journée, des gens sont sortis chercher de l’eau près d’une église située à côté de l’hôpital, et plusieurs sont morts. Ils ont été tués en essayant d’aller chercher un peu d’eau », s’indigne la dame dont l’appartement a depuis été complètement détruit par les bombardements russes.

Discussions kafkaïennes

 

À la mi-mars, lorsque les troupes de Vladimir Poutine ont brisé la résistance ukrainienne et sont entrées dans Marioupol, les soldats russes ont aussi franchi les portes de l’hôpital. « Ils ont pris avec eux trois soldats ukrainiens qui avaient été blessés dès le début de la guerre. On ne les a jamais revus et on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. »

Des soldats russes ont ensuite été postés dans l’hôpital. Pendant que les bombes pleuvaient à l’extérieur, plusieurs patients leur ont adressé la parole. « Les Russes répétaient qu’ils étaient venus pour nous libérer. Les gens leur demandaient : “mais de quoi ?” Ils nous disaient que l’armée ukrainienne nous faisait souffrir depuis huit ans [en 2014, la Russie a annexé la Crimée, et des forces prorusses ont commencé l’occupation d’une partie du Donbass en prétextant que les russophones y étaient persécutés]. »

Des personnes âgées ont accusé ouvertement les soldats russes d’avoir détruit leurs maisons, leurs vies, leurs familles, relate Tetiana Burak. « Les Russes répondaient que, dans quelques mois, tout serait rebâti. Ils n’avaient pas du tout l’air repentants de tuer des enfants et de détruire des maisons. Ils nous disaient que chaque édifice qu’ils visaient abritait des soldats ukrainiens. »

Pendant que les Russes occupaient l’hôpital régional, plusieurs corps de patients décédés ont été emmenés à Manhouch, en banlieue de Marioupol, où un hôpital de campagne russe a été érigé, soutient la rescapée. « Des soldats russes ont dit qu’ils avaient un crématorium mobile [pour brûler les corps des civils ukrainiens] là-bas. » Une thèse soutenue par les autorités ukrainiennes.

Les Russes répondaient que, dans quelques mois, tout serait rebâti. Ils n’avaient pas du tout l’air repentants de tuer des enfants et de détruire des maisons.

 

Pendant cette quarantaine de jours passés en enfer, le couple réfléchissait constamment à comment organiser sa fuite. « C’était une question de survie. Sinon, on allait mourir de faim ou on allait être tués par des bombes ou des tirs russes. » Le 11 avril, alors que les Russes bloquaient les entrées et les sorties de la ville assiégée, Tetiana Burak et son mari ont réussi à se rendre par des routes de campagne jusqu’à Nikolske, à une vingtaine de kilomètres de Marioupol, où ils croyaient que des autobus évacuaient les Ukrainiens jusqu’à Berdiansk, puis Zaporijjia, en territoire contrôlé par l’armée ukrainienne.

« Mais il y avait seulement des bus qui se rendaient à Donetsk [une ville sous occupation prorusse depuis 2014] et à Rostov-sur-le-Don en Russie. Ils ne laissaient pas les gens aller dans les territoires contrôlés par l’Ukraine. » Plusieurs Ukrainiens — qui n’avaient pas d’autres options pour fuir — ont accepté de se rendre en territoire russe, rapporte Tetiana Burak. « Ils ont fait ce choix pour sauver leur vie et celle de leurs enfants. »

Mais avant de prendre cet aller simple pour la Russie, les Ukrainiens doivent passer à travers un processus de filtration, au cours duquel leurs téléphones sont scrutés à la loupe, tout comme les liens qu’ils pourraient entretenir avec l’armée et le gouvernement ukrainiens. Leurs empreintes digitales sont également prises, indique Tetiana Burak, qui parle d’un processus qui peut s’étirer sur plusieurs semaines.

« Des gens avec qui j’ai gardé contact sont passés à travers ce processus et vivent maintenant dans des camps de réfugiés en territoire russe. Ils me disent que les Russes ne les laissent pas quitter ces camps », témoigne-t-elle.

Souffrances après souffrances

 

Pour éviter de se trouver en territoire russe, Tetiana Burak et son mari ont réussi à retenir les services d’un chauffeur privé qui les a conduits jusqu’à Berdiansk. Un deuxième chauffeur les a ensuite menés jusqu’à Zaporijjia. « Une chance qu’il nous restait de l’argent », relève-t-elle. De là, un train d’évacuation les a conduits jusqu’à Lviv, où ils reçoivent présentement des soins à l’hôpital. « Mon mari se fait opérer en ce moment de la mâchoire, et on m’a mis une plaque de métal dans mon bras pour qu’il guérisse. »

Ce séjour à l’hôpital leur permet également de recevoir des soins psychologiques. « C’est très difficile de passer à travers tout ça, glisse Tetiana Burak. Parfois, au milieu de la journée, on se met à pleurer. Il suffit qu’on se remémore un souvenir, qu’on voie une photo ou qu’on apprenne qu’un ami est mort. »

Des plaies qu’on ne voit pas, mais qui sont profondes. « C’est impossible d’imaginer ce niveau de haine, laisse tomber la dame avec émotion. Ils nous assassinent parce qu’on ne veut pas vivre comme Poutine souhaite qu’on vive. » Un théâtre d’horreur qui se déploie encore aujourd’hui à Marioupol et dont on n’a pas fini de découvrir la sauvagerie. « Il faut que le monde sache ce qui se passe. »

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