Vladimir Poutine trouvera-t-il en l’Ukraine son Waterloo?

Il a dit tout haut ce que plusieurs espèrent tout bas.

Lundi, les États-Unis ont recentré la déclaration de Joe Biden en affirmant ne pas chercher « un changement de régime » en Russie ; le soir précédent, depuis la Pologne, le président américain avait déclaré à propos de son homologue russe, Vladimir Poutine : « Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir ! »

Pour Joe Biden, l’affirmation témoignait avant tout de son « indignation morale » devant la violence de la guerre injustifiée en Ukraine. Une indignation qui trouve certainement écho chez les opposants du dictateur russe à qui le président américain vient de donner, avec des mots à peine voilés, un appui de taille dans l’exploitation possible de l’invasion de l’ex-république soviétique, de son drame humain et de la résistance inattendue de l’armée ukrainienne face à la puissante armée rouge pour déstabiliser durablement l’homme fort du Kremlin.

La guerre en Ukraine comme antichambre de la « dépoutinisation » de la Russie ? C’est le scénario auquel rêve le romancier russe Mikhaïl Chichkine. Lundi, dans les pages du quotidien britannique The Guardian, il a appelé ses compatriotes à ne pas gaspiller la crise en cours en Ukraine et à s’en servir pour tenter une nouvelle fois d’« introduire un ordre social démocratique en Russie ». La destitution de Poutine fait bien sûr partie de l’équation.

« Chaque fois que mon pays a essayé de construire une société démocratique en établissant des élections, un parlement et une république, il s’est retrouvé dans un empire totalitaire », a-t-il écrit en faisant référence à la révolution de 1917 et à la chute du rideau de fer en 1989.

Or, « un nouveau départ démocratique en Russie est impossible sans en payer le prix et surtout sans reconnaître une culpabilité nationale », culpabilité que la guerre en Ukraine, avec ses images de destruction, ses exilés et ses cadavres de civils jonchant le sol de villes défigurées, pourrait venir alimenter. « La Russie a besoin de cette heure zéro » qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a permis à l’Allemagne nazie de rompre avec sa dictature pour embrasser la démocratie, ajoute le romancier. « Tout comme la population allemande tenue dans l’ignorance » et réveillée par les images des camps de concentration en 1945, « il faut montrer aux “ignorants” russes les villes ukrainiennes détruites et les cadavres d’enfants ».

La route s’annonce sinueuse, dans un pays où les médias sont réprimés quand ils ne font pas rayonner la vision progouvernementale du monde. Dans cette réalité alternative, la guerre est surtout une opération militaire spéciale visant à libérer l’Ukraine d’une oppression fabulée. La déroute des troupes de Poutine face aux Ukrainiens ou l’échec de la prise de la capitale n’en font pas partie.

Lundi, Vladimir Poutine a même interdit la publication d’une entrevue accordée par le président ukrainien à quatre journalistes russes ; Volodymyr Zelensky y appelait à une rencontre au sommet avec son homologue russe pour tenter de mettre fin à la guerre.

Une rencontre à laquelle le Kremlin oppose le silence depuis des semaines, mais qui pourrait finalement suivre les négociations entre Moscou et Kiev, qui ont repris mardi en Turquie. Et le président russe va certainement chercher à en contrôler la narration, pour éviter le pire…

Défaite et instabilité

 

« Perdre des guerres n’est jamais bon pour les autocrates et, historiquement, il existe de nombreux exemples d’autocrates déchus à la suite de guerres perdues », résume en entrevue au Devoir le politicologue Joshua Tucker, directeur du Centre d’études supérieures sur la Russie de l’Université de New York.

Paradoxalement, c’est ce qui pourrait inciter Poutine à écraser davantage l’Ukraine pour s’assurer d’une victoire, du moins aux yeux des Russes. « Dans l’histoire de la Russie, la défaite dans des guerres a porté atteinte à la stabilité politique et a conduit à des transformations majeures du système politique », ajoute pour sa part Peter Rutland, professeur à l’Université Wesleyan, au Connecticut, et spécialiste du nationalisme russe. « Ça a été le cas en 1905, après la guerre avec le Japon, après la Première Guerre mondiale en 1918, puis après la guerre d’Afghanistan en 1989. »

Il ajoute : « La résistance de l’Ukraine a certainement mis Poutine dans une situation inconfortable. Mais il va poursuivre ses tactiques militaires brutales pour diviser l’Ukraine et annexer des territoires à l’est et le long de la mer Noire pour y créer de faux États indépendants, comme à Donetsk et Louhansk, plutôt qu’admettre une défaite. »

Ces tactiques s’accompagnent aussi de purges menées actuellement dans l’appareil gouvernemental russe pour « recalibrer l’effort militaire russe » sur le terrain, résumait il y a quelques jours l’Institute for the Study of War (ISW), un groupe d’analyse géopolitique qui a pignon sur rue à Washington, mais également pour éloigner de la proximité du dictateur des figures d’autorité qui pourraient tenter de profiter de la crise pour le renverser.

Règne contre régime

 

Dans l’instabilité provoquée par la guerre, cette mécanique puisée dans le passé stalinien du pays était prévisible.

Elle n’éloigne pas pour autant les risques de la « dépoutinisation » de la Russie, estime Joshua Tucker, qui juge la chose toujours « possible », même si elle est encore complexe à circonscrire. « Les soulèvements populaires sont très difficiles à voir venir, particulièrement dans les régimes autocratiques où l’opinion publique est presque impossible à mesurer », dit-il. « Qui plus est, dans ces régimes, certains peuvent perdre confiance en l’autocrate par effet d’entraînement, ce qui peut parfois être long à se produire. »

C’est d’ailleurs pour agir de l’extérieur sur cette perte de confiance que Paweł Kowal, vice-président de la commission des affaires étrangères du parlement polonais, et Karol Przywara, directeur de la Fondation du Caucase, ont appelé début mars à l’adoption d’un plan international visant à réclamer des comptes à Poutine après son agression de l’Ukraine, et ce, pour mieux en précipiter la chute.

« La Russie va devoir payer pour les dommages de ses guerres contre la Géorgie et l’Ukraine, écrivent-ils dans la revue New Eastern Europe, et ce, autant en indemnisant les familles des victimes qu’en compensant les pertes en infrastructures. La Russie, comme pays agresseur, doit payer, et la levée des sanctions économiques ne devrait pas se faire avant le règlement complet de ces compensations », ajoutent-ils. Cette mesure, parmi d’autres, est un des facteurs pouvant contribuer à la « dépoutinisation » de la Russie, selon eux.

Cette perspective risque toutefois de placer le pays face à la fin d’un règne plutôt que la fin d’un régime, tempère toutefois Joshua Tucker. « Il se pourrait très bien que le système politique en Russie soit tellement enraciné qu’il survive à l’éviction de Poutine, surtout si des élites s’opposent actuellement à lui précisément parce qu’elles pensent qu’il menace, par ses actions, la stabilité du système mis en place. »

« Il est beaucoup plus courant que des autocrates soient chassés du pouvoir par d’autres élites plutôt que par un soulèvement populaire, ajoute l’universitaire. Et lorsqu’on parle de “dépoutinisation” de la Russie aujourd’hui, beaucoup d’experts estiment que c’est justement vers ce premier scénario que la chute de Poutine pourrait conduire. »

Un chemin incertain, donc, qui a bifurqué le 24 février dernier pour traverser le territoire de l’Ukraine, mais qui, pour l’écrivain Mikhaïl Chichkine, ne peut être emprunté que par les Russes eux-mêmes — les seuls à pouvoir « nettoyer [leur] pays », écrit-il.
 


Une version précédente de ce texte contenait une imprécision dans une citation. Elle indiquait que la guerre avec le Japon avait pris fin en 1904 et que la guerre d’Afghanistan avait pris fin en 1979. Nous avons remis les bonnes années, soit 1905 et 1989. Nos excuses.

 

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