Après un mois, le conflit en Ukraine va-t-il entrer dans une guerre d’usure?

La «stratégie d’usure» désormais utilisée par le Kremlin «impliquera le recours irresponsable et sans discrimination à la puissance de feu» et «résultera en davantage de pertes civiles, la destruction des infrastructures ukrainiennes et intensifiera la crise humanitaire», selon le chef du renseignement de la Défense britannique.
Photo: Rodrigo Abd Associated Press La «stratégie d’usure» désormais utilisée par le Kremlin «impliquera le recours irresponsable et sans discrimination à la puissance de feu» et «résultera en davantage de pertes civiles, la destruction des infrastructures ukrainiennes et intensifiera la crise humanitaire», selon le chef du renseignement de la Défense britannique.

Un mois après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, rien ne va plus pour les forces armées du Kremlin qui, loin d’avoir livré la guerre éclair espérée par Moscou le 24 février dernier, s’enlisent de plus en plus face à la résistance de l’ex-république soviétique.

Or, la tournure inattendue qu’a prise cette agression injustifiée de l’Ukraine par le cousin russe, même si elle donne espoir quotidiennement aux combattants ukrainiens sur le terrain, est loin d’être de bon augure pour la suite des choses. Elle pourrait annoncer, en effet, le commencement d’une guerre d’usure en Ukraine, un scénario dont aucune partie ne risque de sortir gagnante.

« C’est de plus en plus probable, laisse tomber à l’autre bout du fil le colonel à la retraite Pierre St-Cyr, ex-attaché de la Défense canadienne en Ukraine durant le conflit de 2014. Actuellement, l’armée russe n’a plus la poussée qu’elle avait aux premiers jours. Elle a perdu 30 % de son matériel, 20 % de sa capacité humaine et se retrouve avec une logistique appauvrie et inefficace. Ça l’amène à prendre des positions plus défensives et à revoir sa stratégie, le temps de reprendre des forces et de refaire le plein. »

Après l’échec de la prise rapide de Kiev pour y installer un gouvernement à la solde du Kremlin, après la destruction de Marioupol sans avoir réussi à prendre totalement le contrôle de la ville portuaire, « les opérations russes ont changé », a indiqué mercredi le chef du renseignement de la Défense britannique, Jim Hockenhull, lors d’un point de presse à Londres.

Dans la foulée, il a assuré que le Kremlin poursuivait désormais « une stratégie d’usure », face à la résistance ukrainienne, et ce, après n’avoir pas pu atteindre ses « objectifs initiaux ». « Cela impliquera le recours irresponsable et sans discrimination à la puissance de feu » et « se soldera par davantage de pertes civiles et la destruction des infrastructures ukrainiennes, et intensifiera la crise humanitaire », a-t-il prévenu.

Guerre d’usure ? Le terme est né au début du siècle dernier, durant la Première Guerre mondiale, dont le bilan a été, avec plus de 40 millions de morts et blessés, aussi lourd qu’effroyable. Face au blocage de l’avancée des uns par la résistance des autres, les états-majors des parties impliquées ont alors conçu cette stratégie visant à ne pas reculer, mais plutôt à maintenir ses positions, avec comme seul objectif d’amoindrir les forces de l’adversaire par l’usure.

Un ennemi repoussé

 

C’est ce qui semble se produire autour de Kiev ou de Kharkiv où, cette semaine, les combats épars et localisés n’ont pas permis à la Russie de faire des avancées visant à encercler les deux plus grandes villes du pays, selon l’Institut américain pour l’étude de la guerre (ISW). Des « contre-attaques efficaces et limitées » par l’armée ukrainienne ont par ailleurs soulagé la pression sur la capitale cette semaine, laissant le conflit dans une impasse que certains ont essayé de voir comme le début d’une victoire.

« Je mange des khinkali [des raviolis géorgiens très populaires dans la cuisine ukrainienne] au centre-ville de Kiev en ce moment, a résumé jeudi sur Twitter le journaliste du Kiev Independent Illia Ponomarenko. Je ne sais pas quel pourrait être un meilleur indicateur que l’Ukraine est en train de gagner cette guerre. »

Une scène de calme, avant une autre tempête, la guerre d’usure faisant aussi beaucoup plus de dégâts au sein des civils, prévient M. St-Cyr. « Dans ce type de guerre, la façon de maintenir sa présence, c’est en renforçant son agressivité, en détruisant le pays pour saper le moral des civils jusqu’à ce que l’autre cède. C’est le côté vicieux d’une telle stratégie. »

« Les forces ukrainiennes continuent certes d’être impressionnantes, résume en entrevue au Devoir le politicologue Bohdan Kordan, spécialiste de la géostratégie de l’Europe de l’Est à l’Université de la Saskatchewan, mais une guerre d’usure reste possible, à moins toutefois qu’une aide importante en matière de sécurité ne soit fournie à l’Ukraine. »

Il ajoute : « Les États-Unis ont fourni 100 drones d’attaque Switchblade, mais le pays en aurait besoin de 4000 à 5000 de plus pour un virage décisif sur le champ de bataille. »

Menace chimique

 

Jeudi, les pays membres de l’OTAN, réunis en sommet extraordinaire à Bruxelles, se sont entendus sur l’envoi à l’Ukraine d’équipements de protection contre les menaces chimiques, biologiques et nucléaires, un risque jugé de plus en plus élevé par les Occidentaux.

Mais le président français, Emmanuel Macron, a appelé également à la « discrétion » et à « l’ambiguïté stratégique » sur les actions pouvant être interprétées par Moscou comme une intervention occidentale en Ukraine, et ce, alors que l’enlisement des positions rend jour après jour le conflit de plus en plus explosif.

« À moyen et à long terme, l’avantage sera toujours aux Ukrainiens, dit Bohdan Kordan. La Russie pourrait peut-être capturer Marioupol, Mykolaïv, Izioum et même Kharkiv, mais elle ne pourra jamais contrôler ces centres urbains. Comme à Bagdad, elle devra alors créer des zones vertes dans ces villes qui donneront l’illusion d’être contrôlées le jour, mais qui seront dominées par la peur la nuit. »

Selon lui, une occupation de l’Ukraine à long terme, dans un tel contexte, « n’est pas souhaitable » pour Moscou, qui pourrait alors surtout chercher à « obtenir un résultat décisif à court terme ».

Vendredi, un rapport des services de renseignement ukrainiens faisait état du 9 mai comme cible des Russes pour mettre fin à cette guerre, par une victoire du Kremlin, selon Ukrinform, le service de presse de l’état-major général des forces armées ukrainiennes. Cette date est symbolique pour les Russes. Elle est commémorée chaque année comme le jour où, en 1945, l’Allemagne nazie a capitulé face à la Russie. Mais l’objectif pourrait être difficile à atteindre.

« Le commandement supérieur russe est soit atrophié, soit doté de sérieux incompétents. La démoralisation et la peur sont élevées au sein des troupes russes. C’est du moins ce que mettent en évidence les nombreuses interceptions de communication. On sent la panique parmi les bataillons d’infanterie qui accompagne un niveau insoutenable de pertes pour le Kremlin », poursuit M. Kordan.

Baroud d’honneur et frustration

Cette semaine, l’OTAN a estimé entre 7000 et 15 000 le nombre de soldats russes tombés au combat sur le champ de bataille ukrainien — Moscou en reconnaît publiquement 1351 —, soit presque autant que les pertes enregistrées en 10 ans par l’armée rouge dans le conflit en Afghanistan. Parmi eux, le commandant adjoint de la Flotte russe de la mer Noire, Andreï Paliï, mort au combat près de Marioupol, et qui est venu allonger cette semaine la liste des hauts gradés de l’armée russe ayant péri au front, signe que l’opération militaire du Kremlin est loin de prendre la direction envisagée par Vladimir Poutine.

« Étant donné ces pertes, les Russes risquent d’avoir recours à la stratégie d’une plus grande létalité, dont les armes chimiques peuvent faire partie, croit M. Kordan. Si cela devait se produire, il est difficile de prévoir ce qui va suivre. Mais une chose est sûre, les Occidentaux n’auront pas d’autre choix que d’y opposer une réponse rapide et sévère, puisque cela serait perçu comme une menace existentielle », et peut-être aussi comme le début de la fin.

« Ce qui met fin à la guerre, tout comme à la guerre d’usure, dit M. St-Cyr, c’est l’attrition des forces armées, d’un côté comme de l’autre, mais aussi l’appel des populations qui, devant le massacre, finissent par ne plus soutenir leur gouvernement. C’est ce qui a mis un terme à la Première Guerre mondiale. C’est ce qui a influencé aussi la fin de la guerre du Vietnam. »

Une fin toujours incertaine pour le conflit ukrainien en raison du caractère irrationnel du dirigeant russe qui a amorcé la confrontation, dit Bohdan Kordan. « Poutine est un impérialiste de la vieille école. Toute sa vision du monde repose sur l’usage de la force, sur l’acquisition, la consolidation et l’application du pouvoir. » Des attributs qui, dans le contexte, sont forcément propices à la catastrophe, autant en faisant durer une guerre qu’en la plongeant encore plus dans l’horreur et la destruction.