Rencontre discrète à Rome entre Pékin et Washington

Des membres de la délégation diplomatique chinoise quittent l’hôtel après la rencontre entre le conseiller à la sécurité nationale du président américain, Jake Sullivan, et le plus haut diplomate du Parti communiste chinois, Yang Jiechi.
Photo: Filippo Monteforte Agence France-Presse Des membres de la délégation diplomatique chinoise quittent l’hôtel après la rencontre entre le conseiller à la sécurité nationale du président américain, Jake Sullivan, et le plus haut diplomate du Parti communiste chinois, Yang Jiechi.

Pendant que l’armée russe poursuivait l’intensification de son offensive contre l’Ukraine, au 19e jour de la guerre, le conseiller à la sécurité nationale du président américain Joe Biden, Jake Sullivan, a rencontré lundi à Rome Yang Jiechi, directeur de la commission des affaires étrangères de la Chine, et plus haut responsable du Parti communiste chinois en matière de diplomatie. Un face-à-face mené en toute discrétion, mais dont la portée reste déterminante dans la suite de l’agression russe contre l’Ukraine. Décryptage.

Bloquer les soutiens stratégiques

 

Aucune déclaration n’a été faite par les parties à la suite de cette rencontre tenue dans un hôtel de la capitale italienne. Mais selon un responsable politique américain, cité par l’agence Reuters, Jake Sullivan y aurait mis en garde Yang Jiechi contre l’isolement que pourrait subir la Chine si elle décidait de soutenir Moscou dans son agression de l’Ukraine.

Les craintes sont élevées de voir Pékin fournir des armes à la Russie, mais également qu’elle l’aide à encaisser les effets des sanctions infligées au Kremlin par les Occidentaux, en signe de représailles.

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« Nous nous assurerons que ni la Chine ni personne d’autre n’aidera la Russie à compenser ses pertes, a résumé dimanche M. Sullivan sur les ondes de NBC. Je ne vais pas exposer en public les différentes façons de faire cela, mais nous les communiquerons en privé à la Chine, comme nous l’avons déjà fait et continuerons de le faire. »

Lundi, le Département d’État américain a toutefois informé ses alliés européens et asiatiques que Pékin serait désormais ouvert à la demande de soutien militaire que Moscou a formulée dans les derniers jours pour accélérer sa prise de l’Ukraine, selon le Financial Times. Dans la foulée, une haute responsable de la Maison-Blanche a qualifié de « profondément préoccupante » la position « d’alignement de la Chine avec la Russie » face à la guerre en Ukraine, au terme de cette rencontre à haut niveau à Rome qui n’a finalement pas réussi à faire baisser la tension.

Les sanctions économiques imposées à la Russie menacent par ailleurs le pays de défaut de paiement de sa dette publique, une première depuis 1998.

« C’est une situation unique », a estimé lundi Elina Ribakova, cheffe économiste adjointe de l’Institut de la finance internationale (IIF). « À moins que le Trésor américain ne permette de débloquer une partie des 300 milliards de dollars d’actifs gelés de la Russie pour payer moins de 20 milliards de dollars en avoirs étrangers d’euro-obligations russes, nous verrons probablement un défaut. »

Les dangers immédiats du conflit l’emportent de loin sur toute considération concurrentielle. L’Ukraine elle-même voit le potentiel d’une résolution de conflit dirigée par la Chine.

Pourtant, en prévision de son attaque de l’Ukraine, Moscou a diminué ses réserves en dollars de sa banque centrale pour augmenter celles en yuans, en roubles et en or. Plus de 13 % de ces réserves — soit environ 77 milliards de dollars — sont désormais détenues dans la monnaie nationale chinoise. Une réalité qui dérange Washington, qui, depuis plusieurs jours, cherche à faire comprendre à la Chine que, si Pékin décidait de se ranger du côté de Moscou sur la question ukrainienne, cela risquait d’avoir des conséquences sur les flux commerciaux, sur le développement de nouvelles technologies, en plus d’exposer l’empire du Milieu à des sanctions secondaires.

La semaine dernière, la secrétaire américaine au Commerce, Gina Raimondo, a d’ailleurs prévenu que toute tentative de défier les sanctions américaines pourrait priver la Chine des équipements et logiciels américains dont elle a besoin pour fabriquer ses produits.

Sortir la Chine de son ambiguïté

 

Tout en s’abstenant de condamner l’invasion russe, lors d’un vote tenu au début du mois de mars par l’Assemblée générale des Nations unies, la Chine a, dans la foulée, exprimé son « soutien indéfectible » à la souveraineté de l’Ukraine. Pékin a aussi appelé à la paix et a même proposé de contribuer à mettre fin à la guerre, par la diplomatie.

D’après Wang Huiyao, président du Center for China and Globalization, un groupe de réflexion non gouvernemental installé à Pékin, il est temps désormais pour la Chine de sortir de cette logique ambivalente afin d’aider la Russie à trouver une voie de sortie de ce conflit.

« Les États-Unis et leurs alliés pourraient être réticents à ce que la Chine joue un rôle dans cette crise, étant donné qu’ils considèrent Pékin comme un rival stratégique, écrit-il dans une lettre d’opinion publiée dimanche dans les pages du New York Times. C’est idiot et à courte vue. Les dangers immédiats du conflit l’emportent de loin sur toute considération concurrentielle. L’Ukraine elle-même voit le potentiel d’une résolution de conflit dirigée par la Chine. »

Pékin est pris dans ce conflit entre des vents contradictoires. D’un côté, ses médias d’État exposent quotidiennement aux Chinois la guerre en cours en reprenant la même rhétorique que celle du maître du Kremlin. Ils y parlent d’une « opération militaire spéciale » en Ukraine, rejettent l’utilisation du mot « invasion » et relayent même les théories complotistes déployées par la Russie pour justifier l’agression.

De l’autre, la Chine prend un risque élevé à laisser l’Ukraine s’appauvrir et se faire détruire. Il s’agit en effet d’un de ses partenaires commerciaux, mais également une composante clé de sa nouvelle route de la soie, cet ambitieux programme d’infrastructures qui cherche à faciliter le transport des marchandises de la Chine vers l’Europe, en passant par plusieurs pays de la région.

Qui plus est, même si Pékin est beaucoup plus proche de Moscou sur le plan diplomatique, l’économie de l’empire du Milieu est, quant à elle, bien plus liée aux États-Unis et à l’Union européenne. À preuve, en 2021, le commerce entre la Chine et ces deux régions a atteint 1485 milliards de dollars, soit… 10 fois plus que les 147 milliards de dollars en transactions avec la Russie. Des chiffres que Jake Sullivan a peut-être rappelés au bon souvenir de Yang Jiechi à Rome lundi.

Avec l’Agence France-Presse