Crise des sous-marins: Paris se rabat sur sa convergence avec New Delhi

Cette conversation permet à Paris de solliciter un allié essentiel dans la zone, après une multitude de signaux favorables.
Photo: Francisco Seco Pool via Associated Press Cette conversation permet à Paris de solliciter un allié essentiel dans la zone, après une multitude de signaux favorables.

En pleine crise des sous-marins australiens et en plein froid diplomatique entre Paris et Washington, la France et l’Inde ont réaffirmé mardi leur volonté « d’agir conjointement » sur la scène internationale, notamment face à la Chine.

Le président français, Emmanuel Macron, et le premier ministre indien, Narendra Modi, se sont entretenus au téléphone, réaffirmant leur volonté de travailler ensemble « dans un espace indo-pacifique ouvert et inclusif », a annoncé l’Élysée.

M. Macron « a rappelé l’engagement de la France à contribuer au renforcement de l’autonomie stratégique de l’Inde, y compris sa base industrielle et technologique », a précisé la présidence française.

Cet entretien survient sur fond de vives tensions diplomatiques, Paris n’ayant pas décoléré après l’annonce, le 15 septembre, d’une nouvelle alliance stratégique entre l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni (AUKUS), qui a torpillé un mégacontrat de sous-marins français à Canberra.

Le communiqué de l’Élysée diffusé mardi n’y fait pas allusion. Mais il souligne l’approche commune des deux pays, avec « pour ambition de promouvoir la stabilité régionale et la règle de droit, tout en écartant toute forme d’hégémonie » dans la région indo-pacifique, épicentre des tensions entre Chine et États-Unis.

Dans un gazouillis, M. Modi a souligné avoir discuté avec Emmanuel Macron d’une « plus étroite collaboration entre Inde et France dans l’Indo-Pacifique », rendant hommage à « l’importance » du partenariat stratégique bilatéral.

Cette conversation permet à Paris de solliciter un allié essentiel dans la zone, après une multitude de signaux favorables, incluant notamment la vente d’avions de chasse Rafale à l’Inde, les opérations militaires conjointes dans l’océan Indien, l’ouverture à la marine indienne des bases françaises à Djibouti, aux Émirats et à la Réunion.

De plus, l’Inde, moins alignée que l’Australie et le Japon sur les États-Unis, permet à Paris d’espérer trouver en Delhi un allié pour essayer de tracer une voie de rechange à l’affrontement avec Pékin voulu par Washington.

L’Inde sur les deux tableaux

L’Inde souhaite collaborer avec les démocraties de la région, ce qui « constitue la seule façon de bâtir un équilibre des pouvoirs et une sécurité à l’échelle de la région », convient pour sa part Brahma Chellaney, professeur d’études stratégiques au Centre for Policy Research, think-tank privé basé à New Delhi.

« Les accords de sécurité exclusifs [comme AUKUS] militent contre cette vision », ajoute-t-il, relevant que la France constitue un allié « important » pour New Delhi, comme n’importe quelle autre démocratie.

Mais l’Inde devra jouer finement entre des équilibres complexes.

Car l’Australie est aussi un allié de New Delhi, qui ne saurait se laisser entraîner dans une dispute stratégiquement contre nature et contre-productive. L’Inde est par ailleurs un partenaire industriel majeur de la France en matière d’armement et entend aller plus loin dans ce domaine avec Washington comme avec Londres et Canberra.

« Le pragmatisme de Modi pourrait jouer un rôle en aidant Macron à trouver le moment propice pour commencer à réduire l’affront » tel qu’il est vécu à Paris, estime Rory Medcalf, directeur du National Security College à l’Université nationale d’Australie.

L’Inde, explique-t-il en substance, doit jouer sur les deux tableaux. Elle reconnaît les volontés d’autonomie de la France et la solidité de la relation bilatérale. Mais elle admet aussi la nécessité pour Canberra de se bâtir une dissuasion militaire forte face aux Chinois. Et garde dans ses petits papiers une alliance fondamentale avec les États-Unis de Joe Biden.

Le pragmatisme de Modi pourrait jouer un rôle en aidant Macron à trouver le moment propice pour commencer à réduire l’affront

Le président américain réunira d’ailleurs vendredi à Washington les premiers ministres australien, indien et japonais pour relancer une formule diplomatique, le « Quad », qui végétait depuis plusieurs années. Une plateforme que Modi pourrait utiliser pour « soutenir le rôle des Français dans la région, tout en admettant de facto l’AUKUS comme une alliance digne d’intérêt », estime encore Rory Medcalf.

Avec, en filigrane, la volonté de l’Inde de rester au cœur d’un jeu crucial pour sa sécurité.

Le sujet « viendra certainement dans nos conversations », a confirmé le diplomate indien en poste à Paris, selon lequel cette brouille ne saurait redéfinir des alliances éprouvées avec le temps, notamment entre la France et les États-Unis. « Nous continuons d’espérer que tout cela va se résoudre convenablement », a-t-il assuré.

 

Biden et Morrison veulent rassurer

Le président américain, Joe Biden, et le premier ministre australien, Scott Morrison, ont assuré mardi que leur nouvelle alliance militaire, qui enrage la France, « s’étendait » à d’autres alliés dans la très stratégique zone indo-pacifique. « Il ne s’agit pas que de notre partenariat, parce que notre partenariat s’étend à tant d’amis, que ce soit les nations de l’ANASE, ou l’Europe », a dit Scott Morrison, avant une rencontre bilatérale avec le président américain en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. « Ce dernier point est important parce que notre partenariat […] est en ligne avec toutes les autres démocraties », a abondé Joe Biden.


À voir en vidéo