«Un pays livré aux loups»

À l’explosion meurtrière qui a défiguré la capitale libanaise s’ajoute le poids combiné des complications pandémiques, d’une pauvreté qui gagne du terrain et d’une famine inquiétante, ce qui alimente chez les citoyens le sentiment d’être abandonnés.
Photo: Hussein Malla Associated Press À l’explosion meurtrière qui a défiguré la capitale libanaise s’ajoute le poids combiné des complications pandémiques, d’une pauvreté qui gagne du terrain et d’une famine inquiétante, ce qui alimente chez les citoyens le sentiment d’être abandonnés.

« À exactement huit heures et quinze minutes, le matin du 6 août 1945, heure locale, au moment où la bombe atomique explosa sur Hiroshima, miss Toshiko Sasaki, employée au service du personnel de la East Asia Tin Works, venait juste de s’asseoir à son bureau en tournant la tête pour parler à sa collègue. Au même moment… »

Ces mots de John Hersey, consignés dans le New Yorker, résonnent-ils dans la tête des Beyrouthins ? Qu’importe, Marcel Hinain, un lointain cousin, a bien cru voir un « champignon atomique » mardi à 18 h 08 (11 h 08, heure de Montréal) dans le port de la capitale libanaise.

Bon an, mal an, sa ville apprenait à respirer de nouveau après une guerre civile (1975-1990) qui ravagea des milliers de vies et éventra pêle-mêle demeures anciennes aux arcades stylisées et rutilants gratte-ciel.

Mardi, la fille de Marcel n’a pas répondu à ses appels. Aline, 32 ans, habite à quelques encablures du port. Elle est enceinte. Où est-elle ?

Photo: Hussein Malla Associated Press Un homme portant des bandages aux jambes surplombe une scène de dévastation à Beyrouth, quelques jours après l’explosion qui a rasé une partie de la ville.

Téta !

Marcel voudrait bien garder son calme, mais Aline est blessée. Aux bras.

« Vite la voiture ! Panique ! Peur du pire ! La providence nous sourit. Ma fille blessée descend du 13e étage toute assommée, ne sachant quoi faire, quand par hasard sa téta [grand-mère] maternelle passe par le quartier. Elle l’emmène à l’hôpital, où on la rejoint. »

Comment va-t-elle aujourd’hui ?

« On a réduit les contractions dues au stress et on espère que le bébé tiendra […] » Le garçon est attendu début septembre. Il devrait s’appeler Samir.

Jamais les échanges de courriels et les appels téléphoniques n’ont été si nombreux entre la diaspora libanaise (plus de dix millions) et la mère patrie. Aucun pays au monde ne compte comme le Liban (Loubnan) plus de ressortissants hors de ses frontières qu’à l’intérieur. Et, comme vous dira n’importe quel descendant de ces Phéniciens connus pour leur sens du commerce, « lorsqu’un Libanais tombe à la mer, il en ressort avec un poisson dans la bouche ! »

Et que faisais-tu, Marcel, le jour de l’explosion ?

« J’étais dans mon jardin à Adma, une ville à 25 km au nord de Beyrouth surplombant la baie de Jounieh et avec vue sur Beyrouth, en compagnie de ma femme et des beaux-parents de mon fils qui présentaient leurs condoléances à l’occasion de la mort de maman [jeudi 30 juillet]. »

« Ma femme nous dit soudainement : “Ah les avions israéliens ! Écoutez le son !” et quelques secondes plus tard, une forte explosion suivie d’une autre plus forte. »

« “On attaque Beyrouth !” je criais et me précipitais au bord du jardin pour discerner la fumée, mais la visibilité était mauvaise à cause des nuages […] »

Mardi, il n’y avait aucun avion israélien dans le ciel et l’État hébreu a même proposé une aide humanitaire et médicale au Liban, pays avec qui il est techniquement en état de guerre.

C’est bien connu, c’est dans le pays du Cèdre qu’ont longtemps coulé « le lait et le miel », mais voilà, Dieu créa un si beau pays qu’il décida de le cerner d’encombrants voisins, disent les Libanais, presque sérieusement.

Photo: Hussein Malla Associated Press Une femme à la recherche de son fils, disparu après l’explosion, attend avec inquiétude de l’information des équipes de secours.

Place à la colère

Marcel, 59 ans, a enterré sa mère il y a huit jours. Il est triste, bien sûr. Mais pour ce pays auquel il s’accroche, il est « plein d’amertume, sans espoir ». La colère a visiblement pris le dessus.

Pour lui, le Liban « prend tous les coups, ne fait que se remettre, et nous, recommencer à zéro tant de fois ».

Les Libanais sont fatigués. Ils se sentent abandonnés sur un radeau bravant toutes les tempêtes. Près de la moitié d’entre eux crient famine ou vivent sous le seuil de pauvreté. Écœurés de leur classe politique, ils la jugent incompétente et corrompue. Longtemps la seule démocratie parlementaire du monde arabe, le Liban suffoque sous le clientélisme de ses dirigeants.

Photo: Ibrahim Amro Agence France-Presse Un homme panse ses blessures à l’extérieur d’un centre hospitalier de la capitale.

« Un pays livré aux loups ! » dira Nadim, 68 ans, le frère de Marcel. Lui, vit depuis trois ans en Guinée, non loin du Sénégal, où est né son « lointain cousin du Canada » qu’il a rencontré deux fois à Beyrouth : en 1976 lors d’un reportage sur la guerre civile et l’an dernier lors d’un « retour aux sources ».

Il y a 44 ans, une capitale libanaise montrait un visage meurtri à un jeune journaliste faisant ses premières armes au défunt quotidien montréalais Le Jour. Il y a quelques mois, c’était une Beyrouth pleine de vie cherchant à faire mentir tous ceux qui, pour décrire l’enfer de la guerre, lancent : « C’est Beyrouth ! »

À 8510 kilomètres des côtes japonaises et 27 393 jours après Hiroshima, Beyrouth est devenue cette semaine une ville martyre. La journée de mardi la marquera à jamais. Mais ses habitants savent bien ceci : leur ville ne meurt jamais !

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