Le pouvoir libanais sous pression

Deux hommes observent Beyrouth dévastée par les explosions depuis un appartement.
Photo: Patrick Baz Agence France-Presse Deux hommes observent Beyrouth dévastée par les explosions depuis un appartement.

La pression monte pour les dirigeants libanais, conspués par la rue depuis la double explosion meurtrière qui a ravagé Beyrouth mardi. Le président français, Emmanuel Macron, demande à son tour des réponses et de « profonds changements » à la tête du pays.

« C’est le temps des responsabilités pour le Liban et ses dirigeants », a lancé jeudi depuis Beyrouth le président Macron, en visite éclair pour y constater les dégâts. Il a notamment appelé à une enquête internationale « ouverte » et « indépendante » sur les causes du drame. Pour éviter, selon lui, que « des choses soient cachées et que le doute s’installe ».

Bien que le gouvernement présente cette tragédie comme un accident, il est jugé responsable par de nombreux Libanais, qui l’accusent de négligence et de corruption. Pour eux, ce nouveau désastre fait foi d’un régime en décomposition.

Deux explosions ont frappé le port de Beyrouth mardi. La seconde détonation, gigantesque, a été ressentie à des kilomètres à la ronde, détruisant des pans entiers de la ville. Elle a fait au moins 150 morts, 5000 blessés et 300 000 sans-abri.

Près de 3000 tonnes de nitrate d’ammonium ont sauté dans un entrepôt lézardé du port où un incendie s’est allumé à proximité. Les stocks de ce produit hautement explosif y dormaient depuis six ans, « sans mesures de précaution », a lui-même admis le premier ministre libanais, Hassan Diab.

Seize fonctionnaires du port et des douanes ont depuis été placés en détention, dans le cadre de l’enquête lancée par les autorités. Leur identité, la date de leur arrestation et les accusations à leur encontre n’ont toutefois pas été précisées.

Colère et solidarité

Lors de sa tournée à pied dans le quartier ravagé de Gemmayzé, Emmanuel Macron a été accueilli par des citoyens et des manifestants en colère. « Le peuple veut la chute du régime », a scandé la foule, qualifiant le président libanais, Michel Aoun, de « terroriste ».

Le président français leur a promis de proposer aux dirigeants libanais « un nouveau pacte politique », pour stopper la corruption et les luttes internes. Il a plus tard rencontré ces derniers, dont le président Aoun, puis des représentants de la société civile.

Si, dans les rues de Beyrouth, la grogne est palpable, une vague de solidarité a également déferlé. Les volontaires s’activent depuis les premières heures mercredi, balais ou pelles à la main, pour enlever des rues et des appartements les débris de verre, de pierre et de métal. D’autres se joignent aux secouristes pour retrouver d’éventuels survivants.

Sur les réseaux sociaux, les propositions d’aide de toutes sortes affluent. Des gens se proposent entre autres de cuisiner des plats chauds, que d’autres s’engagent à livrer avec leur voiture. Il y a aussi ces restaurateurs qui ouvrent les portes de leur cuisine.

Photo: Thibault Camus / POOL / AFP

Autrement dit, personne n’attend l’État pour reconstruire les quartiers défigurés, confirme au Devoir Christiane Noujaim Chiha, une psychologue volontaire pour la Croix-Rouge libanaise depuis 25 ans. Avec son équipe déployée à Jounieh, en banlieue de Beyrouth, elle reloge des familles qui se retrouvent à la rue.

« On les amène dans des abris qu’on assemble et on s’occupe de leur quotidien, de la nourriture, de leurs besoins », détaille-t-elle. Le temps qu’ils se remettent sur pied et se dénichent un nouveau toit. Deux centres d’hébergement ont vu le jour dans sa région.

Les récits qu’elle entend, emplis de détresse, lui retournent le cœur, confie-t-elle au bout du fil. « Comme psychologue, j’ai besoin de digérer ce choc pour aider les autres, mais c’est un travail énorme. »

En ces heures sombres, le peuple libanais est néanmoins résilient. « Sans dire qu’il est habitué à ce genre d’événements, quelque part, il trouve la force d’avancer, même s’il y a eu beaucoup de morts et de blessés », souligne-t-elle.

Aide concertée

Plusieurs pays étrangers ont dépêché secouristes, matériel médical et sanitaire pour aider le Liban. Des hôpitaux de campagne ont également été envoyés pour remédier à ceux de Beyrouth, endommagés ou complètement saturés.

Jeudi, le président Emmanuel Macron a annoncé la mise sur pied dans les « prochains jours » d’une conférence d’aide, pour mobiliser des pays à soutenir le Liban. L’argent ne sera pas versé directement au pouvoir libanais, mais acheminé directement aux populations, organisations et équipes sur le terrain, notamment par le biais des Nations unies, a-t-il insisté.

Photo: Stringers Agence France-Presse Des équipes s’affairent toujours à écumer les décombres à la recherche de survivants.

« Cette crise permet de démontrer encore une fois que les autres pays ne font pas confiance au gouvernement libanais », analyse le politologue Najib Lairini, spécialiste du monde arabe et des relations internationales.

À ses yeux, l’étau se resserre sur les dirigeants du pays, qui n’auront d’autre choix que d’enclancher des réformes politiques, économiques et financières. Pour calmer la grogne de la population, d’une part, mais surtout, pour rassurer la communauté internationale et les bailleurs de fonds.

Le Fonds monétaire international a d’ailleurs appelé le pouvoir libanais à « des réformes cruciales » pour sortir les négociations de l’impasse.

« Il y a de l’aide humanitaire, mais c’est aussi l’occasion pour les pays [donateurs] d’accroître leur capital politique et leur influence auprès de la classe politique et de la société civile du Liban », ajoute M. Lairini.

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