Comment offrir de l’aide humanitaire en pleine pandémie?

Le virus complique non seulement l’arrivée des renforts mais il constitue une menace contre laquelle la population et les travailleurs humanitaires et les secours n’ont pas à se méfier d’ordinaire.
Photo: Agence France-Presse Le virus complique non seulement l’arrivée des renforts mais il constitue une menace contre laquelle la population et les travailleurs humanitaires et les secours n’ont pas à se méfier d’ordinaire.

« C’est une catastrophe qui s’ajoute sur une autre. » Emmanuel Massart est lucide. Ce coordonnateur des opérations pour Médecins sans frontières (MSF) au Liban témoigne de la complexité d’offrir, en pleine pandémie, une réponse humanitaire adéquate à l’explosion dévastatrice survenue à Beyrouth. L’aide humanitaire, dont a un criant besoin le peuple libanais, pourrait-elle être compliquée, voire ralentie, en raison de la COVID-19 qui sévit ? « Oui, jusqu’à un certain point », estime M. Massart. « Le staff peut être moins disponible et occupé à une opération COVID. Le matériel dont on a besoin en ce moment au Liban est plutôt du matériel chirurgical qui n’est pas utilisé pour la COVID, mais il y a quand même du matériel commun aux deux, comme le masque chirurgical, qui pourrait venir à manquer. […] Les stocks ne sont pas les mêmes qu’on aurait eus s’il n’y avait pas eu de pandémie. »

Quant aux travailleurs humanitaires, dont plusieurs sont engagés dans la lutte contre la COVID-19, ils ne sont pas aussi disponibles. « On l’a vu dans nos CHSLD. La Croix-Rouge canadienne est mobilisée au Québec. On a un nombre limité de ressources, et la tarte est pleine. Donc, envoyer des petites pointes ailleurs risque de diminuer notre capacité de réponse pour notre propre population », a soutenu pour sa part François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire (OCCAH). « Le monde entier n’est pas en mode “générosité”, il est plutôt en mode “sauvons nos populations”. Ça va diminuer la réponse que le Liban aurait pu avoir s’il n’y avait pas eu la COVID-19. » Cela s’observe d’ailleurs au Yémen, où sévit selon lui la plus grosse crise humanitaire à l’heure actuelle. « Elle est sous-médiatisée et sous-aidée, car les pays ont leurs propres problèmes [avec la COVID]. On n’est pas dans le débordement de la richesse. »

Humanitaires en quarantaine

Si leur passage est facilité grâce à des ententes avec les autorités, les travailleurs humanitaires qui arriveront de l’extérieur du Liban devront néanmoins respecter les mêmes règles sanitaires et se mettre en quarantaine, confirme Emmanuel Massart de MSF. « Les mesures sanitaires auxquelles on se plie sont les mêmes que pour monsieur et madame Tout-le-Monde, et c’est normal », dit-il en précisant qu’une quarantaine peut être raccourcie si le travailleur présente une preuve récente d’un test négatif à la COVID-19.

Le monde entier n’est pas en mode “générosité”, il est plutôt en mode “sauvons nos populations”

 

Pour lui, non seulement le virus complique l’arrivée des renforts, mais il constitue une menace dont la population et les travailleurs humanitaires n’ont pas à se méfier d’ordinaire. Car, alors que près de 300 000 Libanais ont perdu leur maison, les chances d’attraper le virus, pour les personnes qui sont allées se réfugier ailleurs dans leur famille ou dans des camps, risquent de décupler. « Les capacités médicales sont insuffisantes pour gérer l’afflux de blessés et si en plus de ça on ajoute les besoins en traitement pour le coronavirus, le système sanitaire ne sera pas capable de gérer ça. » Mercredi, plus de 300 nouveaux cas d’infection au coronavirus ont été détectés au Liban, ce qui constitue un record jusqu’ici, souligne M. Massart.

De l’optimisme malgré tout

Malgré tout, François Audet essaie de rester optimiste. « Il n’y a évidemment jamais de bon moment pour une catastrophe, mais on est quand même en période de déconfinement. On est quand même dans un contexte de logistique international meilleur qu’il y a trois mois. »

Pour lui, le Liban, qui accueille plus de deux millions de réfugiés sur son territoire, n’est pas non plus « le dernier venu » en matière de gestion de crise humanitaire. « La société civile a une capacité extrêmement importante à répondre aux situations humanitaires. On l’a vu dans les images, la population a commencé à sauver des gens sous les décombres et à nettoyer les débris et il y a aussi les pompiers, les policiers, les ambulanciers locaux », fait remarquer M. Audet. « Le Liban est extrêmement bien équipé. La Croix-Rouge libanaise est probablement la plus efficace et a un appareillage très positif dans les circonstances, ce qui n’aurait pas été le cas dans d’autres pays, comme Haïti après le séisme, par exemple. »

Point positif de la COVID-19 s’il en est un, comme les flux et les déplacements sont restreints, il y a beaucoup moins de gens en état de nuire, qui pourraient vouloir s’improviser travailleurs humanitaires. « Dans les grands désastres très médiatisés, comme en Haïti ou le tsunami, les bonnes intentions des gens qui veulent aider ne suffisent pas et on tombe parfois dans l’effet inverse. […] C’est comme arriver dans une salle d’opération où il y a une chirurgie à cœur ouvert et essayer d’aider maladroitement quand on ne connaît pas ça », dit M. Audet. « Le manque de ressources et de temps ne doit pas être inondé par cette solidarité mal placée, que ce soit parce que les gens prennent des précieuses places dans les avions ou les hôtels, alors que ce devrait être pour les professionnels. »

M. Audet invite les gens à donner aux organismes reconnus qui sont déjà sur place. « Dans le cas du Liban, la société civile est très bien coordonnée. Et dans l’humanitaire, il faut être extrêmement lucide. C’est un acte d’humilité. »

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1 commentaire
  • Yves Rousseau - Abonné 7 août 2020 18 h 05

    Aide humanitaire?

    «L'aide humanitaire, c'est les pauvres des pays riches qui aident les riches des pays pauvres»
    Boucar Diouf
    «Blâme pas le gouvernement mais débarasses-toi-s'en»
    Pierre Bourgault

    Même avant la pandémie, je n'aurais pas versé un sou pour l'aide «humanitaire internationale».
    Je préfère faire du bénévolat dans ma communauté.

    Envoyer de l'argent dans des pays où la corruption à tous les niveaux est telle que nos cartels locaux de la construction sont des enfants de choeur? Non merci!

    Ça peut sembler bon pour sa conscience personnelle. C'est au mieux, essayer de vider l'océan avec une fourchette. Au pire, c'est engraisser les comptes off-shore des dirigeants des pays visés.

    Si vous voulez vraiment aider, faites de l'alphabétisation dans les quartiers pauvres de votre ville, faites ou livrez des repas dans une popote mobile, prenez soin de vos voisins les plus vulnérables, impliquez-vous dans de organisations citoyennes locales, roulez moins en voiture, impliquez-vous dans les jardins communautaires.

    Les occasions de s'impliquer localement ne manquent pas. C'est juste un peu plus impliquant que de signer un chèque.

    Là vous ferez une différence.
    Solidairement vôtre.