Les États-Unis ont tenté de manipuler 81 fois les élections étrangères entre 1946 et 2000

Boris Johnson et Donald Trump lors du dernier sommet du G7 à Biarritz, en France, en août
Photo: Erin Schaff Agence France-Presse Boris Johnson et Donald Trump lors du dernier sommet du G7 à Biarritz, en France, en août

Dov H. Levin enseigne les relations internationales à l’Université de Hong Kong (UHK). Il étudie les causes, les effets et l’efficacité de l’intervention des grandes puissances dans les élections démocratiques étrangères, sujet d’actualité avec les tentatives de manipulation russes des dernières élections présidentielles américaines et des apparences d’interventions américaines dans les élections britanniques qui auront lieu jeudi. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Qu’est-ce qu’une intervention étrangère dans une élection ? De quoi parle-t-on précisément ?

Il s’agit d’une situation dans laquelle une puissance étrangère entreprend intentionnellement des actions spécifiques pour influer de manière ouverte ou secrète sur une élection à venir dans un autre pays souverain. Ce qui, selon cette puissance étrangère, aidera l’une des parties se présentant à cette élection.

Ces interventions ont recours à diverses méthodes à cette fin, notamment des menaces ou des promesses publiques, la fourniture secrète d’argent à la campagne du parti ou du candidat préféré, des « manigances » telles que la divulgation de véritables (ou de fausses) informations préjudiciables sur les personnes ou les camps indésirables. Ces interventions peuvent aussi utiliser diverses tactiques de campagnes électorales avancées, ou encore augmenter l’aide étrangère ou toute autre forme d’assistance avant le jour du scrutin. Ou bien, au contraire, supprimer ce type d’aide.

Comment cette capacité d’intervention a-t-elle évolué, notamment avec les nouveaux outils numériques ? En clair : sommes-nous dans une nouvelle phase ou même dans l’âge d’or des interventions électorales ?

La méthode traditionnelle d’intervention électorale partisane se faisait par la propagation de « fausses informations » ou de fuites d’informations embarrassantes (ce que j’appelle des sales coups). Cette façon utilisait des outils analogiques pour diffuser des « fuites » ou de « fausses nouvelles », par exemple avec la complicité d’un journaliste corrompu. Cette ancienne méthode a maintenant été numérisée. En d’autres termes, les sales astuces sont aujourd’hui conduites par l’entremise d’Internet (WikiLeaks, les médias sociaux, etc.). Sinon, peu de choses ont changé.

Les effets du passage de cette méthode d’intervention de l’analogique au numérique sur son efficacité ne sont toujours pas clairs : trop peu de cas ont été confirmés (à part l’intervention russe lors des élections américaines de 2016) pour finalement trancher.

Il est également trop tôt pour savoir si nous entrons dans un nouvel âge d’or de la manipulation ou si nous entrons dans une nouvelle phase d’ingérence. De telles interventions ont commencé à se dérouler à la fin du XVIIIe siècle, dès les premières élections au niveau national. Elles ont aussi été très fréquemment effectuées pendant la guerre froide. Les tendances dans les données actuellement disponibles montrent que cette ingérence a continué de se faire régulièrement après la fin de cette période. L’intervention russe dans les élections américaines de 2016 a tout simplement attiré beaucoup plus l’attention du monde que de nombreux autres cas d’intervention électorale postérieurs à la guerre froide.

Quelles interventions fonctionnent le mieux ? Et comment pouvez-vous suivre et juger cette capacité ?

J’ai découvert que les interventions pouvaient être un outil assez efficace pour l’intervenant, augmentant la part de vote du candidat ou du parti préféré de 3 % en moyenne. Cela suffit dans de nombreux cas pour déterminer les résultats des élections. Les interventions publiques ou manifestes sont généralement plus efficaces que les interventions secrètes ou cachées pour faire basculer le résultat vers le candidat préféré.

J’arrive à ces constats en me fondant sur une analyse statistique à partir de ma base de données Partisan Electoral Intervention by the Great Powers (PEIG). J’utilise des mesures de l’ingérence concernant les interventions américaines et soviétiques puis russes. Ces mesures sont ensuite intégrées aux modèles de vote largement utilisés par les politologues pour prédire les résultats des élections. Ces modèles incluent d’autres facteurs nationaux importants ayant une incidence sur les résultats des élections, la situation économique par exemple.

Quelle puissance intervient le plus selon vos études ?

Selon ma base de données documentant les cas entre 1946 et 2000, les États-Unis ont été plus assidus, intervenant dans 81 élections différentes sur le plan national. Le décompte recense aussi 36 exemples d’intervention soviétiques ou russes pendant la même période.

L’intervention récente de la Russie dans les élections américaines est-elle un cas typique ?

C’est un cas typique d’ingérence de ce type, à deux exceptions près : d’abord, l’utilisation de méthodes numériques au lieu de méthodes analogiques pour les sales tours ; ensuite, le fait que cette intervention, conçue pour être secrète, a été révélée. La plupart des interventions électorales cachées restent secrètes pendant des années après les faits. C’est-à-dire que l’acte ou l’implication étrangère restent inconnus du public concerné. Il y a clairement eu une défaillance opérationnelle majeure des services de renseignement russes dans cette affaire américaine.

De riches donateurs américains ont récemment financé des groupes britanniques de la droite pro-Brexit. S’agit-il d’une intervention étrangère dans les élections en cours en Grande-Bretagne ?

Le cas des donateurs américains ne compterait pas comme une intervention étant donné qu’ils sont (d’après les informations disponibles à ce jour) des acteurs privés qui le font par leur libre choix. Quand je parle de cette ingérence, je parle d’actes directs ou indirects commis par un acteur étatique.

Par ailleurs, la récente déclaration de Donald Trump lors de sa visite à la conférence de l’OTAN selon laquelle le système de santé britannique (le NHS) ne ferait pas partie d’éventuelles négociations entre le Royaume-Uni et les États-Unis pour un nouvel accord commercial était probablement une intervention américaine en faveur du premier ministre Boris Johnson. […] Cette promesse de Trump est donc probablement très utile pour la campagne électorale de Johnson, et nous verrons bientôt jusqu’à quel point.

Palmarès des interventions

Selon les données du professeur Levin, entre 1946 et 2000, les États-Unis sont intervenus dans les élections en Italie (8 fois), au Japon (5 fois) et en Israël, au Laos et au Sri Lanka (4 fois dans chacun de ces pays). Pendant la même période, l’URSS puis la Russie ont tenté de manipuler 5 scrutins en Allemagne de l’Ouest, 4 en Finlande et en Italie et 2 en France et en Inde.

Les États-Unis ont agi à peu près dans les mêmes proportions en Asie (28 %), en Amérique latine (28 %) et en Europe (33 %). Les cas les plus célèbres ont eu lieu en Italie en 1948 et au Chili entre 1963 et 1973. La CIA a par exemple fourni la moitié du budget du candidat Eduardo Frei Montalva aux élections chiliennes de 1964 et organisé des campagnes de propagande en sa faveur.