«Warmshowers»: j’irai me doucher chez vous

Dans 161 pays, on recense désormais plus de 144 000 membres du réseau.
Photo: Olivier Douliery Agence France-Presse Dans 161 pays, on recense désormais plus de 144 000 membres du réseau.

Cette communauté de la « douche chaude » met en relation les cyclovoyageurs du monde entier en quête d’une chambre d’amis ou d’un jardin pour planter leur tente.
 

C’est ce qui manque le plus au cycliste bivouaquant plusieurs mois : une bonne douche. Un toit, aussi, pour faire sécher ses chaussettes lorsqu’il a affronté trois jours de pluie. Bref, un répit qu’offre le réseau Warmshowers (« douches chaudes »), communauté internationale d’hébergement entre voyageurs à deux-roues, qui s’invitent les uns chez les autres.

Le couch surfing des cyclistes fonctionne grâce à un site Web (Warmshowers.org) et une application pour téléphone intelligent. En 1993, deux Américains fondus de cyclotourisme, Terry Zmrhal et Geoff Cashman, ont eu l’idée d’établir une liste d’hôtes qu’ils photocopiaient à tour de bras. Trois ans plus tard, un webmestre et cycliste québécois, Roger Gravel, l’a sauvée de l’abandon, avant qu’elle ne se mue, au début des années 2000, en base de données numérique, avec cartographie mondiale des offres d’hébergement. Warmshowers pouvait entamer son spectaculaire développement.

Réciprocité de mise

Dans 161 pays, on recense désormais plus de 144 000 membres du réseau, devenu fondation, animé par des bénévoles et financé grâce aux dons. Les cyclistes ou soutiens de cyclistes français (24 000 warmshowers) peuvent se flatter d’être classés au deuxième rang des plus accueillants du monde, derrière les Américains (29 000). Signe de l’engouement mondial pour le voyage à deux-roues : en quatre ans, le nombre d’inscrits a doublé. Chacun d’eux se crée un profil, indique un nombre d’invités possible, l’endroit où ils pourront dormir (coin d’herbe où planter la tente, canapé dans le salon, chambre), le délai minimal pour prévenir et l’atelier de réparation de vélo le plus proche. Car la réciprocité est de mise : qui est accueilli doit accueillir, ou du moins l’envisager dans un avenir pas trop lointain…

Le plaisir, lui aussi, est partagé. Tandis que le voyageur souffle, son hôte voyage par procuration. Dès que les cyclistes « arrivent avec leur vélo équipé », Julie Maury et Charles Haas-Maury, apiculteurs et oléiculteurs près de Nyons (Drôme), remontent en selle. « En une seconde, on y est à nouveau mentalement, disent-ils dans un sourire. Pendant la soirée, on a un instantané de vie de quelqu’un qui partage les mêmes valeurs de simplicité volontaire que nous, les mêmes plaisirs de l’effort et de l’itinérance. On refait le monde. » Une bonne soupe s’impose. « Ils apprécient… Les fruits et légumes, c’est ce qu’il y a de plus lourd sur le vélo ! »

En Iran, en Colombie, au Zaïre, les hôtes ont à coeur de montrer que leur pays est différent de ce qui se dit à la télévision. Et quand, nous, nous recevons, c’est une fenêtre ouverte sur le monde.

Ambiance d’autant plus détendue que l’on ne se reverra pas, sauf exception. Julien Gallet, coordinateur de l’association Roue libre, à Chambéry, garde un souvenir émerveillé d’une nuit dans le Beaufortain (Savoie) avec une amie, à l’automne 2018. « Après deux cols, il commençait à faire froid. Nous avons contacté un warmshower; il devait s’absenter, mais il nous a laissé sa maison pour le week-end. Un chalet magnifique ! Le vélo fait tomber les barrières, enlève les peurs. Nous lui avons préparé une tarte aux pommes pour son retour… » Lui adore « faire le tour du monde en un dîner » avec ceux qu’il reçoit. « On a un point commun, le vélo, ce qui n’est pas anodin, même s’il y a mille manières d’en faire. On commence par parler matériel… »

On poursuit en comparant les politiques d’aménagements cyclables des villes ou des pays, autour d’un gros plat de pâtes ou d’une spécialité locale. Et l’on se quitte, le lendemain, après moult conseils sur tel col dangereux, tel charmant village. Évidemment, la connexion Internet est nécessaire, comme un minimum d’anticipation (surtout pour les grandes villes) et l’énergie de socialiser, à la nuit tombée, après 100 kilomètres de vent de face.

Nicolas Mercat, pionnier, avec sa femme, de l’épopée à vélo, est warmshower depuis une décennie. « Génial ! Au Japon, par exemple, où l’on ne vous invite pas au bord de la route, cela permet de pénétrer dans l’intimité des familles. En Iran, en Colombie, au Zaïre, les hôtes ont à coeur de montrer que leur pays est différent de ce qui se dit à la télévision. Et quand, nous, nous recevons, c’est une fenêtre ouverte sur le monde. » Un jour, un cycliste originaire de Malaisie leur a montré, tout étonné, la photo d’un jeune baroudeur en monocycle croisé sur une route birmane. « C’était notre fils. Le jeune Malais, lui, dormait dans sa chambre ! »