«Il faut boycotter les produits issus de la déforestation illégale»

À 86%, selon un sondage récent, les Brésiliens veulent préserver l’Amazonie.
Photo: Silvia Izquierdo Associated Press À 86%, selon un sondage récent, les Brésiliens veulent préserver l’Amazonie.

Fondée en 1996, l’ONG Amazon Watch, basée en Californie, se consacre à la protection de la forêt tropicale et de son écosystème, et à la défense des populations autochtones dans les principaux pays du bassin de l’Amazone : Pérou, Équateur, Colombie et Brésil. Dans un communiqué, l’organisation déplorait la semaine dernière que l’opinion ait tardé à prendre la mesure du désastre pendant deux semaines : il a fallu qu’une métropole, São Paulo (12 millions d’habitants), soit touchée par un nuage de pollution pour que le sujet fasse réagir médias et politiques. Le directeur de programmes d’Amazon Watch, Christian Poirier, fait le point sur la catastrophe en cours au Brésil. Propos recueillis par François-Xavier Gomez.

Les incendies actuels sont-ils liés à l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, en début d’année ?

Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Cette année, les déboisements illégaux ont augmenté de 67 %. C’est la conséquence directe des déclarations du nouveau président. Elles permettent aux acteurs du déboisement d’agir avec un sentiment total d’impunité. Bolsonaro leur a donné un pouvoir inédit, ils se sentent légitimés d’envahir des terres appartenant à des communautés autochtones. Ces terres volées, une fois déboisées, ont une valeur marchande bien supérieure. Une fois nettoyées par le feu, elles peuvent être vendues à des agriculteurs ou à des éleveurs.

Bolsonaro doit assumer ses responsabilités

 

La pratique du brûlis, qui nettoie et fertilise les sols, est pourtant pratiquée de façon séculaire dans l’agriculture.

Certes, mais elle est marginale en Amazonie, où de petits paysans y ont parfois recours lors de la période d’été, celle où les pluies sont les plus faibles. Mais l’ampleur des incendies constatée montre que ces brûlis sont pratiqués à très grande échelle : ce ne sont plus des particuliers qui sont derrière, mais des mafias liées à l’agrobusiness, qui, pour allumer ces feux, recrutent des chômeurs et les exploitent dans des conditions proches de l’esclavage.

Face à ces pratiques illégales, que fait la justice ?

Les juges enquêtent et instruisent les dossiers, les ministères publics, tant aux niveaux régionaux que fédéral, lancent des procédures. Il y a même des procès et des condamnations. Mais au Brésil, moins de 5 % des amendes infligées par la justice sont récupérées. Le système judiciaire permet de multiplier les recours et les appels, et les incendiaires ont largement les ressources pour faire face à de longues batailles de procédure. Dans ce pays, hélas, il n’est pas très difficile d’échapper à la justice.

Aux critiques comme celles d’Emmanuel Macron, Jair Bolsonaro répond en dénonçant une ingérence dans les affaires internes du Brésil.

C’est un propos inadmissible, Bolsonaro doit assumer ses responsabilités. Les deux tiers de l’Amazonie se situent en territoire brésilien, il est du devoir de l’État de les protéger. Le président et son gouvernement ne peuvent ignorer que la région joue un rôle déterminant dans la stabilité climatique de toute la planète.

L’indignation de l’opinion mondiale suffira-t-elle à infléchir les décisions du président brésilien ?

Nous savons tous que Bolsonaro ne se préoccupe guère de son image à l’étranger, ni même de son image dans son propre pays. En revanche, l’arme économique, la sanction des marchés, sont des outils efficaces. Dans ce sens, la volonté de la France et de l’Irlande de subordonner la signature de l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur à un engagement réel de défense de l’environnement est un pas très important.

Les Brésiliens ne doivent-ils pas être les premiers à s’en émouvoir ?

C’est le cas. À 86 %, selon un sondage récent, les Brésiliens veulent préserver l’Amazonie. Les mobilisations sont nombreuses : femmes, communautés indigènes, paysans sans terre… Notre travail à Amazon Watch consiste à soutenir ces luttes.

Y a-t-il d’autres moyens de lutte ?

Oui, par exemple le boycottage de tout ce qui provient de zones exploitées illégalement. Nous avons publié un rapport en avril où nous dressons la liste des entreprises, aux États-Unis comme en Europe, qui importent ces produits : du soja, de la viande, du bois… Il faut aussi réclamer des comptes aux établissements bancaires qui accordent des financements à ces sociétés. BNP Paribas en fait partie.

Les populations autochtones sont-elles aujourd’hui davantage en danger ?

Bien sûr, elles sont en danger extrême, en raison des incendies et de la politique du gouvernement, qui, en niant leurs droits, est une politique raciste. Leurs terres et leurs villages sont envahis, détruits par le feu. Pourtant, les autochtones sont depuis des millénaires les défenseurs de la forêt, ils accomplissent un travail au bénéfice de toute l’humanité.