Les revendications opportunistes du groupe État islamique

Les Sri-Lankais pleuraient et enterraient leurs morts mardi.
Photo: Lakruwan Wanniarachchi Agence France-Presse Les Sri-Lankais pleuraient et enterraient leurs morts mardi.

Revendication opportuniste ou pas ? Le groupe État islamique (EI) s’est attribué mardi la responsabilité des attentats qui ont fait 321 morts, dont 45 enfants et adolescents, et 500 blessés dans des hôtels et des églises du Sri Lanka, dimanche dernier. L’aveu de culpabilité a été accompagné d’une vidéo des tueurs prêtant allégeance au chef du groupe EI, Abou Bakr al-Baghdadi, avant le passage à l’acte, d’une photo et du détail de l’identité des djihadistes. Mais il doit être pris avec circonspection, estime un spécialiste de la mécanique du groupe EI, qui doute de la réelle capacité du groupe terroriste, affaibli dans les dernières années, à frapper si loin de sa base syro-irakienne.

« Il faut être prudent avec cette revendication. Ce n’est pas la première fois que l’EI cherche à s’attribuer un attentat », lance David Morin, cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents et codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent (OSR) de l’Université de Sherbrooke. « Sa force réside d’ailleurs, en partie dans l’élasticité de son concept de revendication », qui vise à s’attribuer les crimes commis par d’autres groupes pour toujours rester visible dans l’univers médiatique, et ce, malgré une influence toujours plus en déclin.

« Les auteurs des attaques ayant visé des ressortissants des pays de la coalition (anti-EI) et les chrétiens au Sri Lanka avant-hier sont des combattants de l’EI », a affirmé mardi l’organisation terroriste par l’entremise de son agence de propagande Amaq, en ajoutant une preuve photographique montrant des hommes cagoulés, à l’origine des attentats, placés autour du prédicateur et cerveau de l’opération. L’authenticité des documents n’a toutefois pas été confirmée par une source indépendante.

Cette revendication vient contredire les premiers éléments de l’enquête qui ont très vite attribué l’organisation de ces massacres ciblant touristes et catholiques en cette fin de semaine de Pâques au groupe local National Thowheeth Jama’ath (NTJ), affilié à la structure islamiste radicale nouvellement établie en Inde, le Jamaat-ul-Mujahideen India, selon le vice-ministre sri-lankais de la Défense. Les deux groupes n’ont pas revendiqué les attentats, les plus meurtriers depuis le 11 septembre 2001, et les questions persistent quant au soutien logistique qu’ils auraient pu recevoir d’un organisme international, tel le groupe EI.

« C’est la grande inconnue pour le moment, dit M. Morin. Y a-t-il eu une collaboration opérationnelle entre ce groupe local et des membres de l’EI qui aurait quitté la Syrie pour retourner vivre au Sri Lanka, en Inde ou au Bangladesh après la chute du califat autoproclamé en mars dernier ? Si cette relation opérationnelle ou commanditaire devait être confirmée, alors nous serions en mesure de dire que l’EI a désormais la capacité de mener des actions loin de ses bases, le théâtre syro-irakien. Mais je crois que nous en sommes encore très loin. »

Cette revendication soudaine vient toutefois témoigner de la faiblesse militaire du groupe EI, qui se « saisit de petites victoires des autres pour faire croire qu’il est toujours bien établi », dit-il. Un modus operandi récemment mis à contribution d’ailleurs en République démocratique du Congo (RDC), où l’organisation terroriste a signé après le drame une attaque ciblant l’armée congolaise à Kamango, près de la frontière ougandaise, par un groupe de rebelles. L’attaque s’est jouée le 16 avril dernier. « Il faut voir que l’agence de presse du groupe État islamique a fait cette [revendication] deux jours plus tard, a résumé Jason Stearns du Groupe d’étude sur le Congo de l’Université de New York, sur les ondes de Radio France international la semaine dernière. Donc, peut-être eux-mêmes n’avaient pas l’information de façon immédiate. Il est clair que l’État islamique aimerait qu’on pense qu’ils sont présents à l’est du Congo. »


Mutation

La stratégie est payante, selon M. Morin, puisqu’elle maintient en vie le groupe EI dans la constellation de la terreur et « envoie au passage le signal à ses membres potentiels qu’elle a toujours un pouvoir d’attraction », dit-il. Elle s’inscrit aussi dans la volonté de l’organisation de multiplier ses liens « avec des groupes locaux afin de donner l’impression qu’elle est capable de frapper n’importe où dans le monde ». La mutation cherche aussi, comme l’a fait al-Qaïda dans plusieurs coins du globe, à tirer profit « des conflits locaux en faisant des alliances avec des groupes qui ont des revendications plus politiques et économiques que religieuses », poursuit l’universitaire.

Des alliances que la chute du califat et le retour dans leurs pays d’origine de plusieurs combattants tendent d’ailleurs à faciliter. En effet, des dizaines de Sri-Lankais ont rejoint les rangs du groupe EI en Syrie dans les dernières années. Le groupe a également recruté aux Maldives, pays voisin, où le leader du National Thowheeth Jama’ath aurait voyagé dans les dernières semaines, selon les autorités sri-lankaises. Le pays est devenu une base pour les terroristes de la région.

La rhétorique politique de Donald Trump laissait entendre en mars dernier que le terrorisme avait été vaincu. Par le Sri Lanka, la preuve vient peut-être d’être faite qu’il a surtout éclaté, comme une bombe à fragmentation, en morceaux.

Avec l’Agence France-Presse

Savoir saisir les occasions

Depuis 2016, le groupe État Islamique a multiplié les revendications opportunistes pour pallier sa perte d’influence et son rétrécissement. Parmi les plus spectaculaires, celle de la tuerie de Las Vegas en octobre 2017, qui a emporté dans la mort 58 personnes et en a blessé 500 autres. En passant par son réseau de propagande, le groupe EI a affirmé que le tueur, Stephen Craig Paddock, était un « soldat de l’État islamique ». Une information immédiatement décrédibilisée par les autorités américaines et pour laquelle le groupe n’a présenté aucune preuve. Deux ans plus tard, même scénario dans la foulée des attaques de Strasbourg en France par Chétif Chekatt à l’occasion du marché de Noël. Le tueur qui a fait 5 morts et 11 blessés « faisait partie des soldats de l’État islamique et il a mené cette opération en réponse à l’appel à viser les citoyens [des pays] de la coalition internationale » qui combat le groupe EI en Syrie et en Irak, a prétendu le groupe. Sans jamais toutefois en faire la démonstration.