Les cafés «illégaux» du ramadan

Le 27 mai dernier, des Tunisois ont manifesté contre une directive gouvernementale datant de 1981 obligeant la fermeture des cafés pendant le mois du ramadan.
Photo: Hassene Dridi Agence France-Presse Le 27 mai dernier, des Tunisois ont manifesté contre une directive gouvernementale datant de 1981 obligeant la fermeture des cafés pendant le mois du ramadan.

En Tunisie, pendant le mois sacré du ramadan, les non-jeûneurs peinent à trouver leur place. Si l’interdiction des cafés est toujours une réalité, certains établissements restent ouverts. Un lieu de vie, et de revendications pour certains.

Milieu d’après-midi, dans le quartier populaire de Lafayette à Tunis, la chaleur étouffante et les rues désertes donnent une ambiance très particulière à la ville. D’habitude bourdonnante et pleine de vie, la capitale tunisienne prend le rythme du ramadan, le mois de jeûne sacré pour les musulmans. Pas de nourriture, pas de boissons ni de cigarettes avant le coucher du soleil. Le ramadan symbolise avant tout un moment de convivialité en famille, une pratique culturelle sacralisée. Tous les établissements qui servent à manger ou à boire sont alors fermés. Mais certains cafés ouvrent discrètement leurs portes.

Dans un petit hôtel au style architectural colonial se cache un café très prisé. Quelques tables sont disposées dans un espace extérieur entouré de verdure. Ici, la vie bat son plein. Karim Benabdallah est venu avec quelques amis. Ce blogueur et photographe est le fondateur du mouvement sur les réseaux sociaux #Fater (celui qui mange).

Photo: Capucine Japhet Collaboration spéciale Karim Benabdallah a créé le mouvement #Fater sur les réseaux sociaux pour revendiquer le droit de ne pas jeûner dans les lieux publics pendant le ramadan.

Café, cigarettes… pas de jeûne pour ce militant 2.0 qui a décidé de s’opposer aux religieux les plus conservateurs : « Ne pas faire le jeûne en Tunisie, c’est toujours un tabou ! Le parti islamique nous emmerde la vie », dit-il, agacé.

Pour lutter contre la fermeture des cafés, Karim a créé le groupe #Fater en 2013 qui rassemble 11 000 personnes sur Facebook. L’objectif ? Permettre aux non-jeûneurs de se retrouver dans des cafés dits « illégaux ». « On a créé une communauté de gens qui ne font pas le ramadan et ça a encouragé les cafés à ouvrir ! » explique-t-il.

Cependant, si les autorités locales continuent à faire fermer les cafés, la question de leur illégalité reste floue.

Pour une Tunisie démocratique

Depuis 1981, la circulaire Mzali, instituée par le gouvernement de Ben Ali, oblige tous les cafés à fermer pendant le mois du ramadan.

Cette décision est pourtant contraire à la nouvelle Constitution de 2014 qui garantit à chaque citoyen « la liberté de conscience et de religion ». Chaque année, l’application de cette fameuse circulaire fait débat. Mais le gouvernement actuel, majoritairement composé du parti islamiste Ennahdah, continue à mettre en application cette loi.

Pour Jabeur Ouajah, coordinateur du Collectif civil pour les libertés individuelles, cette décision est insensée : « L’État doit avant tout s’engager à garantir la liberté de conscience, même si un seul citoyen tunisien décide de ne pas jeûner. »

Les militants de #Fater sont descendus dans la rue le 27 mai dernier pour réclamer l’ouverture des cafés. Et les critiques ont été extrêmement virulentes à leur égard. « On nous accuse d’être homosexuels, sionistes… Enfin, je connais très bien la recette habituelle ! » lance, amusé, Karim Benabdallah.

Mais le tableau n’est pas si noir. Des musulmans pratiquants soutiennent la cause. C’est notamment le cas de Samir Labidi, chemise blanche, barbe taillée, qui accompagne Karim au café pendant le mois de jeûne : « L’islam nous a donné un livre et chacun est libre de le comprendre à sa façon ! »

Pour vivre heureux, vivons cachés

Dans le centre-ville, un autre café fait mine d’être fermé. Pourtant, derrière les papiers journaux qui couvrent les vitres de l’établissement, une dizaine de personnes boivent tranquillement leur café en fumant des cigarettes.

S’il s’agit d’un établissement « illégal », les clients ne sont en rien des militants de la première heure. Omar, assis dans un coin, écouteurs sur les oreilles, se délecte de sa boisson. Pour ce jeune étudiant en BTS, l’interdiction des cafés est tout à fait légitime : « Il faut respecter les gens qui jeûnent, c’est comme ça. Et le respect, ce n’est pas une peur. Je ne soutiens pas #Fater. Pour moi, ils sont impolis. »

La tradition et le respect des anciens sont fondamentaux au sein de la société tunisienne. C’est pourquoi certains non-jeûneurs préfèrent se taire. Dans la chic banlieue de la Marsa, au nord de Tunis, les règles sont un peu plus souples. Quelques restaurants s’affichent officiellement ouverts et la plupart des cafés accueillent des clients.

Cigarettes à la main, Mohamed et Nasser se cachent un peu sur la terrasse du Café Takina qui reste ouvert de manière discrète.

« J’évite de confronter des gens, par respect, mais je n’ai pas peur. Je ne suis pas hypocrite. Je ne jeûne pas, donc je suis libre », explique Nasser.

Même constat pour Mohamed, 26 ans, qui a vécu un an en France. Il ne se sent pas concerné par les revendications de #Fater : « Je suis non-jeûneur parce que je ne crois pas en cette religion. Je ne suis pas engagé, je fais mon truc dans mon coin. Je m’en fous un peu, du reste ! »

Sous Ben Ali, c’était l’ordre établi, on connaissait les cafés qui ouvraient, mais maintenant, les gens se mobilisent pour ça ! C’est la naissance de la société civile.

 

Un microcosme ?

Si le mouvement #Fater fait parler de lui sur les réseaux sociaux et dans les médias internationaux, encore faudrait-il qu’il représente vraiment les aspirations des non-jeûneurs.

Pour Firas Kefi, journaliste sur Express FM, il s’agit avant tout d’un microcosme : « Dire que c’est représentatif, ça serait donner plus d’envergure au mouvement. »

Cependant, si le mouvement semble être minoritaire, il dit beaucoup de la société tunisienne post-révolution.

« Sous Ben Ali, c’était l’ordre établi, on connaissait les cafés qui ouvraient, mais maintenant, les gens se mobilisent pour ça ! C’est la naissance de la société civile », explique Firas Kefi. Le combat politique des non-jeûneurs sera alors de longue haleine et, comme l’assure Karim Benabdallah, « la démocratie n’est pas un package tout prêt, ça prend du temps. »