La mort n’était pas au rendez-vous pour le journaliste Arkadi Babtchenko

Le journaliste Arkadi Babtchenko en compagnie du président de l’Ukraine, Petro Porochenko
Photo: Agence France-Presse Le journaliste Arkadi Babtchenko en compagnie du président de l’Ukraine, Petro Porochenko

L’affaire se passe à Kiev, la plus grande ville d’Ukraine. Le journaliste russe Arkadi Babtchenko, un critique acerbe de Moscou, est tenu pour mort, fauché par une arme automatique sur le pas de sa porte. Émois. Larmes. Indignations. Mais à peine vingt-quatre heures plus tard, dans un grand coup de théâtre, le voici qui réapparaît, bien vivant, et donne ainsi à voir une pièce d’un vaste jeu de miroirs qui reflète la complexité des enjeux politiques qui éblouissent l’Ukraine autant que la Russie.

Bel et bien planifié, l’assassinat de ce journaliste aura été joué deux fois, semble-t-il. La première fois telle une tragédie ; la seconde, telle une farce vouée à contrer l’influence de Moscou. Car le faux assassinat a en effet servi de bouclier contre le vrai complot, comme dans un roman policier, du moins selon ce que prétendent les services secrets ukrainiens.

L’objectif de ce tout ce théâtre fumeux : déjouer, semble-t-il, un meurtre commandité en sous-main par la Russie, laquelle soutient militairement et financièrement des territoires séparatistes dans la volonté de mieux assurer son emprise sur la région.

Ainsi la fiction peut-elle parfois rejoindre la réalité puis la façonner au point de se substituer à elle. Selon les Services de sécurité ukrainiens (SBU), Arkadi Babtchenko, qui a servi dans l’armée russe dans les deux guerres en Tchétchénie avant de devenir journaliste, avait donc été froidement assassiné. Tout cela le temps qu’on attrape le vrai meurtrier, dont les plans ont été déjoués on ne sait comment par cette feinte censée le prendre de vitesse.

Journalisme de combat

Ancien soldat russe, Babtchenko a fait deux tours sur le front tchétchène. Il a raconté cette guerre dans La couleur de la guerre (2009), un recueil de treize récits publié en français chez Gallimard. Il y met l’accent sur le délabrement de l’armée de Moscou, sur le malheur des soldats plongés dans la saleté et l’alcool et mourant de faim. Son portrait pour l’armée russe n’est pas tendre.

À Moscou, Babtchenko avait coopéré avec le journal Novaïa Gazeta ainsi que la radio Echo de Moscou, deux médias réputés critiques à l’égard des politiques du Kremlin. C’est à Novaïa Gazeta, rappelons-le, que travaillait la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou en 2006.

Babtchenko avait quitté la Russie en février 2017, dénonçant le « harcèlement » à son endroit. Il a d’abord vécu en République tchèque, puis en Israël, avant de s’installer à Kiev, où il anime une émission de télévision. Babtchenko soutient la thèse du pouvoir à Kiev, partagée par les puissances occidentales, thèse selon laquelle la Russie soutient militairement les rebelles séparatistes au pourtour du pays.

Rocambolesque

Après une pluie d’accusations réciproques essuyées par Moscou et Kiev, les services secrets de la SBU ont tenu une conférence de presse pour annoncer que le journaliste était en fait vivant. « Je voudrais féliciter la famille d’Arkadi Babtchenko et Arkadi Babtchenko lui-même », a rapidement lancé le chef des services secrets devant tous les médias. Arkadi Babtchenko est alors entré dans la pièce, l’air mal à l’aise aux côtés d’officiels qui étaient quant à eux tout sourires. Applaudissements, cris et incrédulité ont accueilli cette mise en scène inattendue.

Face aux caméras, en pull à capuche sombre, le journaliste a expliqué avoir participé à une « opération spéciale » préparée depuis deux mois. Quel rôle le journaliste joue-t-il auprès des services secrets ? Cela n’apparaît pas bien clair.

« Je voudrais vraiment remercier les Services de sécurité ukrainiens de m’avoir sauvé la vie, a-t-il en tout cas déclaré. Je voudrais présenter mes excuses à ma femme pour l’enfer qu’elle a vécu pendant deux jours. »

Après avoir d’abord appelé à une enquête rapide à la suite de ce meurtre de Babtchenko qui n’en était pas un, l’Union européenne s’est dite « soulagée » de ce revirement néanmoins rocambolesque. L’UE a demandé « plus de détails » à Kiev sur cette opération pour le moins étrange.

Meurtriers ?

Ce faux meurtre cachait apparemment un vrai complot : un Ukrainien qui devait apparemment tuer Babtchenko a été arrêté. Il travaillait dit-on pour Moscou. Ce sont 40 000 $ qu’il aurait reçus, selon les sources ukrainiennes. Les dépêches indiquent qu’il aurait eu le dessein d’assassiner une trentaine d’autres personnes, pour la plupart des Russes exilés en Ukraine. Le président ukrainien, Petro Porochenko, a en tout cas félicité le SBU pour sa « brillante opération », laquelle s’est révélée propre à flatter le nationalisme.

De son côté, le ministère russe des Affaires étrangères a dénoncé une « nouvelle provocation antirusse ».

Volodymyr Groïsman, le premier ministre ukrainien, a pour sa part mis en cause « la machine totalitaire russe », ce qui a suscité un nouveau flot de démentis de Moscou.

Les accords de paix de Minsk, signés en février 2015 entre la Russie, l’Ukraine et ses deux soutiens occidentaux, la France et l’Allemagne, n’auront jamais réussi à apaiser les vives tensions entre Moscou et son ancien grenier financier.

En mars 2017, un ancien député russe réfugié en Ukraine avait été abattu dans le centre de Kiev. En juillet 2016, le journaliste russo-bélarusse Pavel Cheremet avait péri dans l’explosion d’une bombe placée sous sa voiture à Kiev. Les coupables ? Nul ne le sait encore avec certitude.

S’il n’y a pas eu finalement de mort dans cette étrange affaire, il semble que l’information en soit tout de même une victime. L’ONG Reporters sans frontières (RSF) a condamné une simulation « navrante » et « une nouvelle étape dans la guerre de l’information » que se livrent Kiev et Moscou.

Avec l'Agence France-Presse