La nostalgie de l’URSS se porte bien

Des journaux communistes sont encore vendus dans les rues de Moscou.
Photo: Alexander Nemenov Agence France-Presse Des journaux communistes sont encore vendus dans les rues de Moscou.

Vingt-cinq ans après la fin de l’URSS, une grande partie de la population russe regrette la chute de l’empire, un sentiment entretenu par le Kremlin, qui s’emploie depuis des années à réhabiliter le passé soviétique.

À la question « Regrettez-vous la chute de l’URSS ? », 56 % des personnes interrogées répondent oui, 28 % disent non et 16 % ne se prononcent pas, selon un sondage réalisé en novembre par l’institut indépendant Levada.

« Le souvenir des pénuries et de la pauvreté a disparu chez les personnes âgées. Et l’image idéalisée de l’époque soviétique sert de comparaison pour critiquer la situation actuelle », relève le directeur du centre Levada, Lev Goudkov.

La jeune génération, elle, a du mal à se faire une idée de ce qu’était l’Union des républiques socialistes soviétiques, dirigée pendant plus de 70 ans par un parti unique (le Parti communiste) à l’idéologie marxiste-léniniste, sans liberté politique ou religieuse, avec une répression qui a fait des millions de morts, fusillés, envoyés au Goulag ou exterminés par la faim.

« Les jeunes disposent d’une image très empreinte de nostalgie, transmise par l’ancienne génération ou des clichés idéologiques véhiculés par la télévision », regrette Lev Goudkov.

Une expérimentation sociale

Que penser de l’URSS 25 ans après sa fin ? Dmitri Kisselev, le patron du groupe de presse d’État Rossia Segodnia, a donné le ton, à la mi-décembre, sur TV Rossia 24 : « Le but était de réaliser le paradis sur Terre. On a réussi à faire beaucoup. »

Il s’agissait d’une « expérimentation sociale grandiose », a-t-il ajouté dans un reportage intitulé L’expérience bénéfique de l’URSS.

À la télévision comme au cinéma, de nombreux films donnent une image positive de l’Union soviétique, que ce soient des documentaires consacrés aux anciens dirigeants Leonid Brejnev et Iouri Andropov ou une série qui passe actuellement sur la première chaîne, Une passion secrète, où les agents du KGB chargés de traquer les dissidents sont présentés sous un jour favorable.

À l’opposé, ceux qui s’occupent aujourd’hui des pages sombres de ce « passé lointain », comme l’ONG Memorial, qui étudie les répressions sous le régime soviétique, de 1917 à 1991, sont régulièrement accusés de se livrer à des activités « non patriotiques ».

Mais pourquoi le Kremlin s’appuie-t-il sur le passé soviétique ?

D’une part, le sentiment que la Russie a, par essence, vocation à être un empire est toujours vivace dans la population. D’autre part, en entretenant le « mythe soviétique », les autorités espèrent « opposer la Russie au reste du monde » pour mieux justifier sa politique de « citadelle assiégée », estime l’historien Nikita Petrov, de l’ONG Memorial.

Les relations délétères entre Moscou et Occidentaux, notamment dans les dossiers syrien et ukrainien, ravivent aussi le souvenir des années de confrontation entre l’URSS et les pays de l’OTAN, ce qui renforce l’idée d’une opposition naturelle entre les deux camps. Jamais depuis la dislocation de l’Union soviétique Russes, Américains et Européens n’ont-ils autant parlé d’une nouvelle guerre froide.

L’URSS a cessé d’exister et le communisme n’est plus l’idéologie officielle, mais des milliers de rues et de monuments honorent toujours en Russie la mémoire des bolcheviks, à commencer par Lénine.

Le corps embaumé du chef de la révolution de 1917 et fondateur de l’État soviétique repose encore aujourd’hui dans son mausolée sur la place Rouge, devant les murailles du Kremlin, à quelques mètres de la tombe de Staline.

« En gardant la symbolique de l’époque soviétique et en laissant Staline et Lénine sur la place Rouge, les autorités veulent créer un lien allant des princes russes jusqu’au secrétaire général du Parti communiste de l’URSS pour dire qu’il s’agit toujours de la même Russie sous des incarnations différentes », estime Nikita Petrov.

Le politologue pro-Kremlin Dmitri Orlov rejette cette vision des choses : « Les autorités ne cherchent pas à réhabiliter l’URSS. Lénine et Staline sur la place Rouge, c’est un fait sans importance. Pour la jeune génération, le mausolée, c’est comme les pyramides égyptiennes, un passé lointain. »

En 2005, Vladimir Poutine avait résumé son credo : « La chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle. » Peu après, il avait ajouté : « Celui qui ne regrette pas la chute de l’Union soviétique n’a pas de coeur. Et celui qui veut la reconstituer n’a pas de cerveau. »


Les trois grandes phases de la chute de l’URSS (1985-1991)

Mikhaïl Gorbatchev devient, en mars 1985, le numéro un soviétique. Cet apparatchik engage un vaste plan de réformes, la perestroïka, pour sauver une économie secouée par la chute des prix pétroliers, la pénurie chronique de biens de consommation et une dette d’État croissante.

En mai 1989, la Hongrie ouvre sa frontière avec l’Autriche, première brèche dans le rideau de fer. En juin, en Pologne, le syndicat anticommuniste Solidarnosc met fin à l’hégémonie du PC. Gorbatchev laisse faire. À l’automne, les régimes communistes de l’Europe orientale tombent un à un et Moscou n’intervient toujours pas. Le 9 novembre, le mur de Berlin s’effondre, puis en décembre la Tchécoslovaquie fait sa Révolution de velours et la Roumanie exécute son dirigeant stalinien, Nicolae Ceausescu. Le bloc socialiste n’est plus.

En 1990, des républiques de l’URSS manifestent leurs velléités d’autonomie. En juin, la Russie, la plus grande d’entre elles, proclame sa souveraineté sous l’impulsion de Boris Eltsine, grand adversaire politique de Gorbatchev. En mars 1990, la Lituanie proclame son indépendance. En janvier 1991, les troupes soviétiques interviennent, mais finissent par se retirer. Moscou a perdu. Gorbatchev négocie un nouveau traité pour sauver l’URSS, mais, le 19 août, des conservateurs communistes fomentent un putsch. Le coup d’État échoue. Neuf républiques soviétiques proclament leur indépendance en août et septembre. Le 8 décembre, les dirigeants russe, ukrainien et bélarusse signent un traité mettant fin à l’URSS. Le 25 décembre, le président de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, démissionne.