L’échec du Canada d’Henri Bourassa

Le 22e bataillon, premier bataillon canadien-français, part de Saint-Jean de Terre-Neuve en 1915. Après quelques semaines d’entraînement en Grande-Bretagne, les troupes iront combattre en France.
Photo: Archives Nationales du Canada Le 22e bataillon, premier bataillon canadien-français, part de Saint-Jean de Terre-Neuve en 1915. Après quelques semaines d’entraînement en Grande-Bretagne, les troupes iront combattre en France.

Éclatait il y a cent ans ces jours-ci la Première Guerre mondiale, un conflit qui allait faire sur quatre ans 20 millions de victimes. Qu’en reste-t-il aujourd’hui en France, en Allemagne, au Québec ? Troisième d’une série de quatre textes.

« Salaud », « traître », « fomenteur de trouble », « semeur de rébellion qui cultive la haine de tout ce qui est britannique », gratte-papier « qui trafique lâchement les faits et se cache derrière le journalisme comme un serpent dans l’herbe ». Pendant la guerre de 14-18, peu de qualificatifs auront été épargnés dans la presse canadienne-anglaise à l’endroit de Henri Bourassa, le fondateur du Devoir. Le Saturday Night de Toronto ira jusqu’à écrire que « chaque jour, en Europe, on pend comme traîtres des gens qui ne font rien de plus mal ».

 

Lorsque la Première Guerre mondiale est déclarée, dans les premiers jours d’août 1914, le petit-fils de Louis-Joseph Papineau n’est pourtant pas au Canada. Il est en voyage en France, en Allemagne et en Belgique, où il est invité à prononcer des conférences. Il s’en faut d’ailleurs de peu qu’il soit bloqué sur place et fait prisonnier comme le fut pendant quatre ans le député de la Beauce Henri-Sévérin Béland. Il rentre en France par la Belgique et doit franchir les frontières à pied faute de train. Mais il prend le temps d’admirer l’« union sacrée » qui s’impose d’emblée en France en ces premiers jours d’une guerre que chacun prévoit fulgurante mais courte.

 

« Fin observateur, Bourassa est par principe contre la participation aux guerres impériales,dit son biographe, Réal Bélanger. Sa carrière politique a pris son essor en opposition à la guerre des Boers (1899), la création d’une marine de guerre (1910) et la construction de bateaux de guerre (1912). Au Devoir, on attend son premier éditorial avec impatience. » Ce sera la surprise. Bourassa soutient que, comme « dépendance irresponsable de la Grande-Bretagne, [le Canada] n’a aucune obligation morale ou constitutionnelle ni aucun intérêt immédiat dans le conflit actuel ». Pourtant, si Bourassa ne se gêne pas pour dénoncer le « bourrage de crâne » qui sévit au Canada plus qu’en France, écrit-il, il ajoute que, comme nation française et anglaise, le Canada est justifié d’y participer dans la mesure de ses moyens.

 

Selon l’historien Jean-Philippe Warren, de l’Université Concordia, le libéral ultramontain qu’est Bourassa marche sur des oeufs. « Les évêques ont déjà réagi et préparent un mandement en faveur de la participation à la guerre et de l’obéissance à l’autorité légitime. Si son élan naturel l’incite à s’y opposer, Bourassa ne veut pas prendre les évêques de front. Il le dit d’ailleurs dans une lettre. »

 

Les « Boches de l’Ontario »

 

Pourtant, à mesure que la guerre perdure, Bourassa va réfuter tous les arguments en sa faveur, de la défense de la « civilisation » à celle de la « démocratie » qui n’est pas vraiment sa tasse de thé. Il attaque l’incohérence de la mobilisation canadienne qui envoie les hommes au front alors qu’il faut produire plus. Il est d’autant plus incité à le faire que, depuis 1912, l’adoption du règlement 17 limite considérablement l’enseignement en français dans les écoles de l’Ontario. Il en conclut que l’« union sacrée » n’existe pas au Canada. Dès lors, sa plume se déchaîne. « Pour nous,écrit-il, les ennemis de la civilisation française et de la nationalité canadienne, ce ne sont pas les Huns d’Europe, mais leurs émules, les Boches de l’Ontario et du Manitoba. » En 1917, au moment de la conscription, Le Devoir passera à deux doigts d’être interdit.

 

Bourassa est d’autant moins sensible aux arguments bellicistes que, contrairement à son ancien confrère Olivar Asselin, qui lève un bataillon pour aller défendre la mère patrie, il n’a guère de sympathies pour cette France républicaine, pour qui la guerre serait un châtiment divin destiné à expier la Révolution. Plus le temps passe, plus Bourassa invoquera le pacifisme du pape Benoît XV comme caution morale, dit Jean-Philippe Warren, qui constate que le pacifisme canadien-français date peut-être de cette époque. « À l’époque de la Nouvelle-France, des patriotes et dans les années qui précédèrent la guerre, nous étions un peuple guerrier. »

 

Le choc est d’autant plus violent entre deux visions du Canada qu’en face, les partisans de l’effort de guerre sont convaincus que c’est ainsi, par servilité à l’empire aurait dit Bourassa, que le Canada va conquérir son indépendance. « C’est un discours que l’on retrouve dans tous les dominions,soutient l’historienne australienne Jennifer Wellington, du King’s College de Londres. C’est en aidant la mère patrie qu’on obtiendra la reconnaissance de Londres, plus d’autonomie, même l’indépendance. Il y a beaucoup d’idéologie dans ce discours qui a souvent été inventé après la guerre. »

 

Bourassa hors jeu

 

Bourassa va perdre sur toute la ligne. Non seulement l’imposition de la conscription en 1917 et les émeutes de Pâques à Québec apparaissent comme la négation de l’idée même que Bourassa se faisait du Canada, celle d’un pacte entre deux nations, mais le Canada gagnera ainsi le droit d’être signataire du traité de Versailles.

 

« Bourassa est hors-jeu à la fin de la Première Guerre mondiale, dit Warren. Le Canada de Bourassa, celui des deux peuples fondateurs n’existe plus. Il n’est plus le leader organique des Canadiens français et se retire dans ses terres. Il devient critique des jeunes nationalistes et plus pieux que jamais. »

 

C’est à partir de la Grande Guerre que les nationalistes vont se détacher de Bourassa pour se tourner vers un nouveau leader qui n’hésitera pas, lui, à critiquer la Constitution de 1867. La notoriété du chanoine Lionel Groulx commence à s’imposer à cette époque. Ce n’est pas un hasard si sa première série de conférences, « Nos luttes constitutionnelles », porte sur la Confédération, dit l’historienne Béatrice Richard, du Collège militaire royal de Saint-Jean. « Pour Bourassa, l’impérialisme a trahi l’esprit de la Confédération. Mais, pour Groulx, la guerre a révélé qu’elle était un marché de dupes. » Ces premières conférences risquent d’ailleurs de lui coûter son admission à la Société royale.

 

« On assiste à la naissance d’un nouveau nationalisme,dit son collègue Charles-Philippe Courtois. La rupture de Groulx avec Bourassa se produira en 1922 avec la parution de Notre avenir politique. La fin de la guerre lui enseigne que les empires ne sont pas éternels. L’Inde et l’Irlande ne sont-elles pas devenues indépendantes ? Dans L’appel de la race, il met en scène un divorce qui peut être compris comme celui du Canada et du Québec. » Les années qui suivent verront la création de l’Action libérale nationale, qui prône pour la première fois un nationalisme économique centré non plus sur le Canada, mais sur le Québec.

 

Courtois déplore qu’on ne se souvienne pas plus de la Grande Guerre qui est déterminante dans notre histoire. « Nous avons une mémoire anémique. C’est une faiblesse qui explique notre identité souvent hésitante. »

 

Mercredi : La guerre oubliée des poilus québécois

Pour Bourassa, l’impérialisme a trahi l’esprit de la Confédération. Mais, pour Groulx, la guerre a révélé qu’elle était un marché de dupes. 

«L'échec de la flotte anglaise et la paix», un éditorial d'Henri Bourassa


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5 commentaires
  • Paul D'Amour - Abonné 5 août 2014 04 h 58

    Je me souviens...

    « Nous avons une mémoire anémique. C’est une faiblesse qui explique notre identité souvent hésitante. »
    Voilà donc une citation qui révèle encore aujourd'hui, que l'histoire se répète avec l'avènement de la résurgence du libéralisme radical de la classe dirigeante québécoise.
    Paul D'Amour

  • Danielle Dubuc - Inscrite 5 août 2014 09 h 52

    LES "LEÇONS" DE L'HISTOIRE...

    Ces leçons seraient les plus percutantes mais elles sont discréditées soit par l'ignorance des masses non informées, soit par la suffisance qui est souvent le propre de la jeunesse. Qu'il suffise de constater comment aujourd'hui les Québécois se croient plus avisés que la France, la Hollande, la Belgique, l'Australie et tant d'autres pays qui ont accueilli à bras ouverts les masses d'immigration religieuse et qui aujourd'hui se retrouvent avec un problème social et une menace suffisament importante qu'ils doivent changer le multiculturalisme qui pourtant faisait leur fierté, en protectionisme cherchant à renverser une tendance marquée menaçant leur valeurs profondes de liberté et d'ouverture. On ne prend pas de leçons, même dans l'actualité ...alors dans l'histoire...

  • François Beaulne - Abonné 5 août 2014 09 h 55

    Les "Boches"d'Ontario et du Manitoba"

    On ne peut évidemment tout dire dans un court article. Je trouve cependant un peu raccourcie l'allusion faite par cet article à l'importance motivante qu'a joué, à cette époque, pour Henri Bourassa, fondateur du Devoir, le traitement injuste et colonialiste auquel la majorité anglo canadienne, et en particulier, l'Ontario et le Manitoba réservaient à leurs minorités francophone: les franco-ontariens et les descendants des Métis au Manitoba.
    En Ontario les 'canadiens-français' avaient dû composer avec le Règlement 17, demeuré dans les livres pendant plus de deux décennies, Règlement qui interdisait l'enseignement en français et du Français dans la province. Au même moment, le Manitoba, pourtant entré dans la "confédération' canadienne en 1870 comme province légalement 'biingue' bafouait arrogamment les droits inguistiques des francophones, notamment ceux des Métis de Louis Riel qu'ils avaient eu, de surcroit, le culot de pendre malgré le tollé de protestations des québécois et des autres francophones du pays. Ulcéré et révolté par cette attitude au moment même où les anglos préconisaient la conscrition des canadiens francais pour aller défendre l'Angleterre. Bien sûr avec le piètre enseignement actuell de l'histoire, qui se souvient de l'épisode des "Ecoles du Manitoba" qui, comme l'imposition du Règlement 17 en Ontario, motivèrent la fondation du Devoir par Henri Bourassa pour porter secours aux francophones hors Québec assujettis à des politiques d'assimilation culturelles sournoises dans un contexte où le gouvernement canadien voulait exiger d'eux, comme des Québécois d'ailleurs, qu'ils aillent se faire tuer en Europe pour l'Angleterre. Ces événements pèseront lourd, par la suite, dans l'émergence d'un mouvement nationaliste et indépendantiste sérieux au Québec. On semble vouloir oublier d'en parler comme une des conséquences les plus graves de la première guerre mondiale: la montée du sentiment indépendantiste au Québec.

  • Simon Pelchat - Abonné 5 août 2014 09 h 58

    Se souvenir, je n'ai pas le temps

    Je vous remercie pour cet article très intéressant et instructif. Il vient rétablir l'équilibre à la vision que le gouvernement Harper fait de l'histoire de ce pays. C'est vraiment un autre pays que ce Canada conservateur. Nous n'avons plus le temps de nous souvenir. Nous sommes trop occupés au Québec aux vraies affaires. Mais eux ils ont le temps et notre argent pour s'occuper des autres affaires qui nous gardent dans leur servitude.

  • Daniel Gagnon - Abonné 5 août 2014 14 h 36

    Les aspirations de paix du Québec

    Le Québec se retrouve dans une situation tragique à chaque fois que l'ombre de la guerre étend sa main noire sur le monde, comme c'est le cas en ce moment avec les conflits actuels.

    Les aspirations du Québec ont été fréquemment bloquées par le Canada anglais, et rarement avons-nous vu un moment d'incroyable connexion entre les deux nations, connexion souvent rêvée, qui aurait uni nos forces, mais les contre-pouvoirs des groupes et des élites anglo-canadiennes qui ont pris le dessus sur la légitimité de nos espoirs.

    Le Devoir de Henri Bourassa, Bourassa lui-même, son fondateur, ont dû s'incliner pendant ces temps de guerre où la démocratie n'existe plus, ces temps orageux où les clivages sont de plus en plus apparents et où les raisonnements s’exacerbent pour devenir discriminatoires, pour ne pas dire haineux ou même violents.

    Le premier ministre Harper, sans consultation, part en campagne contre la Russie et appuie inconsidérément Israël, ce qui démontre la faiblesse de la position québécoise.

    Nous ne contrôlons pas notre politique extérieure, nous ne pouvons jamais prendre position, car la vraie courroie de transmission qui permet d'avoir un impact sur le monde est à Ottawa, où le Canada anglais ne comprend pas plus aujourd'hui qu'hier les réelles intuitions du Québec et ses élans de paix.