Le Hezbollah menace Tel-Aviv

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Les bombes israéliennes ont continué de déchirer le Liban hier et les roquettes du Hezbollah ont de nouveau plu sur l'État hébreu, tandis que les dirigeants des deux camps poursuivaient leur surenchère de menaces. Tsahal s'est non seulement dit confiant de pouvoir prendre rapidement le contrôle du sud du Liban, il a aussi intensifié ses bombardements sur Beyrouth en attaquant notamment des zones jusqu'ici épargnées. Le chef de la milice chiite, Hassan Nasrallah, a promis pour sa part de frapper Tel-Aviv si ces raids continuaient.

Les deux belligérants ont en outre poursuivi leur dialogue de sourds. Le premier ministre israélien, Éhoud Olmert, a ainsi affirmé que ses troupes maintiendraient leurs positions au Liban sud jusqu'à ce qu'une force internationale arrive. «Il n'y a pas de limite [de temps]», a-t-il souligné au journal Le Monde. M. Olmert a aussi estimé que la dite force devrait compter au moins 15 000 militaires. Selon lui, elle devrait être constituée de «vrais soldats», une «armée avec des unités de combat prêtes à appliquer la résolution de l'ONU». Le Hezbollah a répliqué qu'il ne donnerait pas son accord à un cessez-le-feu tant que les troupes israéliennes resteront au pays du Cèdre. Hassan Nasrallah a par ailleurs assuré que les tirs de roquettes contre le nord d'Israël ne cesseraient que lorsque Tsahal aura mis fin à ses attaques sur des secteurs du Liban abritant des civils.

De son côté, le Conseil de sécurité de l'ONU n'est toujours pas parvenu à se mettre d'accord sur une résolution détaillant la composition de la force internationale et son mandat. Et la bataille politique s'annonce longue, les délais étant pour l'instant repoussés quotidiennement. L'ambassadeur américain à l'ONU, John Bolton, a fait allusion à une force de réaction rapide qui serait envoyée en premier pour laisser le temps de constituer une force plus consistante. La question du pays qui dirigera la force est également sujette à controverse. Le président américain, George W. Bush, a déclaré cette semaine que son pays ne fournirait «probablement pas» de troupes, l'armée américaine étant déjà sollicitée en Irak et en Afghanistan.

«Ce n'est pas étonnant que l'ONU tarde à mettre en place une force d'intervention, selon l'historien Samir Saul, spécialiste du Moyen-Orient. Les pays membres savent qu'ils vont devoir prendre la place d'Israël, qu'ils devront rester sur place longtemps et qu'ils seront perçus comme une armée d'occupation. Ils pourraient bien être obligés de se battre contre le Hezbollah. C'est un nouvel Afghanistan, mais plus dangereux encore.»

La France a indiqué qu'elle était prête à participer à la force mais a refusé de participer à des réunions techniques programmées cette semaine parce qu'il n'y avait pas encore d'accord sur le mandat de cette force. Diplomates et experts ont toutefois estimé qu'ils seraient surpris si la France ne prenait pas la tête de la force internationale. Paris et Washington continuent entre-temps de travailler sur deux projets de résolution, l'une en vue d'arrêter les combats et poser les principes politiques d'un cessez-le-feu, l'autre sur une éventuelle force internationale, selon des diplomates.

Washington reste «assez optimiste» quant à la possibilité de parvenir à un accord. Une résolution du Conseil de sécurité sur le Liban est une question de «jours», a répété hier la secrétaire d'État américaine, Condoleezza Rice. «Nous sommes très proches» d'un accord, a dit Mme Rice sur les ondes de CNN. Quoi qu'il en soit, en raison de contraintes logistiques, cela pourrait prendre six mois avant que la force soit opérationnelle, selon l'expert britannique Bob Ayers.

Beyrouth sous les bombes

Dans un pays déjà ravagé, l'affrontement entre Israël et le Hezbollah s'est encore exacerbé hier, après plus de trois semaines d'un conflit qui a fait plus d'un millier de morts, principalement des civils libanais. L'aviation israélienne a bombardé la nuit dernière la banlieue sud de Beyrouth, un bastion du Hezbollah chiite, pour la seconde nuit consécutive.

Des missiles ont été tirés sur les quartiers de Roueiss et de Haret-Hreik. Plusieurs secteurs ne sont plus que des amas de ruines. Ces frappes sont considérées comme une dangereuse provocation par le Hezbollah, qui a promis de répliquer en attaquant Tel-Aviv. «Si vous bombardez notre capitale, nous bombarderons la capitale de votre entité agressive», a lancé Hassan Nasrallah.

«Des quartiers entiers ont été rasés et les gens qui reviennent ne peuvent que constater les dégâts», a expliqué hier au Devoir Pamela Chrabieh, chercheuse à la chaire de recherche du Canada en Islam, pluralisme et globalisation, à l'Université de Montréal. Elle se trouve présentement en banlieue de Beyrouth, voyant et entendant les bombes tomber «toute la nuit». Et même si elle a vécu dans le pays à l'époque de la guerre civile, elle a affirmé n'avoir jamais constaté «une telle destruction aussi rapide».

Et le désespoir a gagné la population, selon elle. «Au début, les gens étaient confus. Ils croyaient en une intervention de l'ONU et de la communauté internationale. Mais cet espoir s'est estompé depuis. Aujourd'hui, si vous demandez à n'importe qui au Liban, il vous dira qu'on nous a délaissés et qu'Israël a reçu un feu vert [à la poursuite de son opération]», a ajouté Mme Chrabieh.

Et pendant que les civils libanais se terraient, les Israéliens vivaient eux aussi dans la crainte. Le Hezbollah a fait pleuvoir hier plus de 150 roquettes sur le nord d'Israël, notamment sur les villes d'Acre et de Maalot, faisant huit nouveaux morts qui portent à 27 le nombre d'Israéliens tués par les projectiles des combattants chiites libanais depuis le 12 juillet. En plus des quatre soldats tombés dans l'offensive terrestre, il s'agit de la journée la plus meurtrière pour l'État juif depuis qu'a éclaté le conflit.

Au Sud-Liban, les miliciens chiites ont en effet continué d'opposer une résistance acharnée à l'offensive terrestre lancée il y a trois jours par Tsahal, portant à 41 le nombre de militaires israéliens tués dans cette guerre. Selon des sources libanaises, le Hezbollah aurait perdu pour sa part environ 80 hommes depuis le 12 juillet, alors qu'Israël dit en avoir tué 300.

Des combats à l'arme lourde se sont déroulés autour d'une vingtaine de villages frontaliers qui forment les premiers maillons d'une «zone de sécurité» que Tsahal compte tenir jusqu'à l'arrivée de la future force internationale. Amir Peretz, ministre israélien de la Défense, a demandé à son armée de s'apprêter à franchir le fleuve Litani, situé à 20 km de la frontière, mais toute progression des troupes reste soumise au feu vert préalable d'Éhoud Olmert.

L'offensive israélienne au Liban a fait 900 morts, dont un tiers sont des enfants de moins de 12 ans, plus de 3000 blessés et un million de personnes déplacées, a déploré hier le premier ministre libanais, Fouad Siniora, tandis que le roi Abdallah de Jordanie accusait Israël de nourrir l'extrémisme arabe par son militarisme.

Et les combats au pays du Cèdre ne doivent pas faire oublier «la source du conflit», a estimé hier Stéfian Winter, expert en politique libanaise, soit le sempiternel conflit israélo-palestinien. «Tant qu'il n'y aura pas de retour au dialogue avec les Palestiniens, la stabilité [au Moyen-Orient] ne sera pas possible», a-t-il jugé.

D'ailleurs, Israël a de nouveau mené ce matin deux frappes aériennes dans la bande de Gaza contre des bâtiments du Hamas et du Djihad islamique, faisant deux blessés, ont rapporté des témoins et des médecins.

Professeur et directeur du département de science politique et d'économique au Collège militaire royal du Canada à Kingston, Houchang Hassan-Yari prédit déjà qu'une victoire décisive d'Israël sur le Hezbollah aurait pour conséquence de favoriser «une politique militariste plus agressive dans les territoires palestiniens occupés. Le premier ministre d'Israël, Éhoud Olmert, serait conforté dans sa visée unilatéraliste d'imposer la carte territoriale et politique d'un futur État en Palestine. Les faits historiques nous enseignent l'inefficacité à moyen et à long terme d'une telle politique. En d'autres mots, la question palestinienne demeurera le noeud gordien de la situation bloquée au Moyen-Orient», écrit-il dans un texte publié dans Le Devoir d'aujourd'hui, en page A 9.

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Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, CNN, Le Monde et Reuters

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