«La vie clandestine»: Monica Sabolo en eaux troubles

Monica Sabolo. 
Photo: Francesca Mantovani Monica Sabolo. 

« J’ai passé ma vie entière à tenter de dissimuler la vérité — sans savoir de quelle vérité il était question », confie Monica Sabolo quelque part dans La vie clandestine, son septième roman.

Cette vérité, enfouie au coeur du lac Léman dans un coffre dont elle a jeté la clé, persiste comme un bouquet de bulles à peine visibles entre deux vagues. Cette mémoire réprimée refait surface dans un récit où l’intimité de l’écrivaine, qui est née à Milan en 1971 et a grandi à Genève, s’entremêle aux soubresauts de l’histoire politique violente de la fin du siècle dernier.

Créé en 1979 dans la foulée des « années de plomb », Action directe (AD) est un groupe terroriste d’extrêmegauche français qui a fait grand bruit à l’époque. Dans la veine de mouvements comme la Fraction armée rouge en Allemagne et les Brigades rouges en Italie, Action directe revendiquera plus de 80 attentats, braquages, mitraillages ou assassinats sur le territoire français entre 1979 et 1987.

Les membres d’AD aimaient citer cette phrase de Bertolt Brecht : « Qu’est-ce qui est le plus moral : créer une banque ou l’attaquer ? » Leur radicalisation va culminer en novembre 1986 avec l’assassinat de Georges Besse, p.-d.g. de Renault. Trois mois plus tard, quatre personnes seront arrêtées, dont Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron, les deux jeunes femmes qui ont été tenues directement responsables de ce meurtre.

En découvrant ce fait divers 30 ans plus tard, Monica Sabolo croyait tenir le sujet qui lui permettrait d’écrire « quelque chose de facile et d’efficace, qui aurait les chances de se vendre et [lui] permettrait de survivre ». Le procédé est devenu fréquent et aurait pu, il est vrai, tourner ici à la facilité. Il n’en est rien. Et les multiples parallèles que dresse l’écrivaine entre sa propre existence et les mouvements terroristes des années 1970 et 1980 nous font éprouver autant la profondeur que l’émotion.

Elle ignorait encore que les années Action directe étaient faites de ce qui la constitue, « le secret, le silence et l’écho de la violence ».

D’un père inconnu

À l’époque où nait l’écrivaine, au début des années 1970, on compte un attentat tous les deux jours en Italie. L’extrême droite pose des bombes dans des poubelles, fait sauter des voitures, des trains, des gares, tandis que l’extrême gauche bloque des usines et séquestre des patrons. À 15 ans, elle tombe sur un certificat de naissance qui indique qu’elle est née à Milan de père inconnu.

Son père, pourtant, elle le connaissait. Et d’aussi loin qu’elle se souvienne, c’est un Parisien qui travaillait pour une agence des Nations unies à Genève — avant de s’embrouiller dans de fumeuses affaires dont il sera aussi question. « C’est ainsi que commence ma vie clandestine, ma légende », écrit-elle, avant de citer ces vers d’Aragon : « Toute mémoire est une eau trouble. / Que voulez-vous que l’on y voie. / Si lentement que l’on s’y noie… »

À travers de minutieuses recherches, en s’approchant patiemment d’une vieille libraire qui « a caché et transporté des hommes, des armes, de l’argent, des bombes », en parvenant à rencontrer Nathalie Ménigon, Monica Sabolo va peu à peu s’approcher de son sujet sans savoir — ou sans vouloir reconnaître — que c’est son propre secret qu’elle frôlait.

Comme lorsqu’un documentaire sur les anciens membres d’Action directe lui rappelle l’habitude qu’avait son père de se placer au-dessus des lois, « celle des hommes et celles de Dieu », lui qui entrait dans sa chambre d’enfant le matin.

Et lorsqu’il a cessé de venir, raconte-t-elle, « quelqu’un a débranché les fils de ma mémoire ». L’oubli représentait donc la possibilité d’une échappée, une vie clandestine « née d’un court-circuit ».

La vie clandestine

★★★★

Monica Sabolo, Gallimard, Paris, 2022, 320 pages

À voir en vidéo